C’était Jacques Faramont qui venait d’exprimer ainsi son optimisme.
Fandor releva la tête :
— Arrangée ? Qu’entendez-vous par là ?
— J’entends, mon cher ami, que la fâcheuse agression dont mon père a été victime n’a pas eu les conséquences tragiques que l’on pouvait redouter. Papa est complètement guéri de la secousse morale et physique qu’il a éprouvée. Il va et vient comme auparavant, s’occupe activement de ses affaires, aussi bien de celles qui concernent le Palais, que de ses objets d’art. Ce brave Érick Sunds, grâce à la perspicacité de M. Juve, a été complètement innocenté.
— Oui, tout cela est exact.
— Et, ce qui n’est pas pour me déplaire, mon cher Fandor, le secret de mes amours avec Brigitte a été bien gardé. Je vous en remercie sincèrement, vous avez été à mon égard, dans cette affaire, d’une discrétion et d’une délicatesse que je n’oublierai jamais.
— Comme vous dites, tout cela est terminé, mais le plus important n’est pas fait. Il reste à trouver les auteurs de l’agression.
Le fils du bâtonnier était venu voir Jérôme Fandor chez lui. Il lui avait demandé par lettre un rendez-vous. Les deux jeunes gens s’étaient retrouvés dans l’appartement du journaliste, rue Richer, vers cinq heures de l’après-midi. Il y avait déjà un quart d’heure qu’ils étaient en tête à tête, Jacques Faramont n’avait encore dit que des choses insignifiantes.
Le journaliste se doutait pourtant bien que si le jeune avocat était venu le trouver, ce n’était pas uniquement pour le remercier.
— J’ai encore quelque chose à vous dire, mon cher Fandor. Voilà ce dont il s’agit : la dame blanche est revenue à Ville-d’Avray.
— Vous êtes sûr ? Vous l’avez vue ?
— Non, déclara Jacques Faramont, je ne l’ai pas vue personnellement. Mais je tiens le renseignement de Brigitte, qui m’a téléphoné hier après-midi, parce que, précisément, je dois dîner chez mon oncle. Or, chaque fois que je dîne chez mon oncle, nous convenons au préalable d’un rendez-vous.
— Ces rendez-vous, où ont-ils lieu le plus souvent ? Dans le jardin de la villa abandonnée, n’est-il pas vrai ?
— Oui. Je vous ai dit que la première fois que nous nous sommes trouvés en présence de cette mystérieuse dame aux cheveux blancs, elle nous a suppliés de ne point ébruiter notre rencontre, mais elle ne s’est point opposée, au contraire, à ce que nous venions passer tout le temps qu’il nous plairait dans le jardin de sa maison.
— C’est une femme fort aimable, à ce que je vois, et il me semble, mon cher ami, que vous manquez à tous vos devoirs en n’allant pas lui faire une visite de politesse pour la remercier de son hospitalité.
— Vous voulez rire ?
— Pas du tout, je suis tout ce qu’il y a de plus sérieux, dit Fandor. Si vous voulez me permettre un conseil, je vous engagerais vivement à aller lui porter ce soir vos remerciements, en même temps, par exemple, qu’une gerbe de fleurs.
— Mais, Fandor, cette dame sera étonnée, surprise et puis, me recevra-t-elle ?
— Vous ne le saurez jamais, si vous n’essayez pas d’être admis auprès d’elle.
— Il est bien évident que ma démarche, en somme, n’aurait rien d’extraordinaire. Mais quelle conclusion comptez-vous en tirer ?
— Je vous le dirai un peu plus tard, rétorqua Fandor, et si vous suivez mon conseil, prévenez-moi car je vous accompagnerai.
— Vous ?
— Oui. Moi ! Pourquoi pas ? j’aimerais vivement connaître cette personne.
— Mais, il me semble difficile que nous allions la voir ensemble, et peut-être notre arrivée, à tous les deux, lui paraîtra-t-elle suspecte ?
— Aussi, déclara Fandor, faudra-t-il que vous alliez d’abord sonner à sa porte, seul avec votre bouquet de fleurs, et si la dame aux cheveux blancs vous accueille comme je le suppose, je viendrai à mon tour.
— Et alors ?
— Alors, vous me présenterez, voilà tout.
Le jeune homme se leva, il serra la main de Fandor :
— Vous avez été si délicat, si discret à mon égard, que je ne veux rien vous refuser. C’est une affaire entendue. Je dîne précisément ce soir chez mon oncle, mais je ne pourrai guère être libre avant neuf heures et demie, car il y a du monde, une invitée.
— Qui cela ? interrogea indiscrètement Fandor.
— Oh, fit Jacques Faramont, une seule personne ; une jeune étrangère, une Américaine, que mes parents connaissent, et que ma tante a retrouvée l’autre jour dans un thé. Elles se sont prises d’amitié l’une pour l’autre et cette jeune Américaine a accepté de venir dîner ce soir chez eux, à Ville-d’Avray.
— Ah bah, fit Fandor, et comment s’appelle-t-elle ?
— Sarah Gordon.
Le journaliste changea de couleur, mais dissimula sa surprise. Comment se faisait-il que miss Gordon vînt chez les Keyrolles ?
***
Il était neuf heures et quart lorsque, chez les Keyrolles, on se leva de table. Ainsi que l’avait annoncé Jacques Faramont, Sarah Gordon était venue dîner. La jeune Américaine avait passé tout l’après-midi chez M me de Keyrolles.
Le café absorbé, Jacques, suivant son habitude, demanda à sa tante la permission de se retirer.
— Il faut que je rentre, balbutia-t-il, et je ne voudrais pas attendre le dernier train.
M. de Keyrolles l’approuva :
— Comme il travaille, ce cher enfant, dit-il, c’est à peine s’il prend le temps de manger.
M me de Keyrolles ajouta pour Sarah Gordon :
— Notre petit Jacques a une adoration pour nous. Chaque fois que ses travaux lui en laissent le temps, il saute dans le train et vient nous rendre visite. On ne peut pas dire que cet enfant-là n’aime pas sa famille.
Jacques Faramont cherchait à détourner la conversation. Il lui déplaisait de s’entendre décerner de semblables compliments. Certes, il aimait bien son oncle et sa tante, mais il y avait chez eux quelque chose de plus qui l’attirait, c’était Brigitte.
Ce soir-là, toutefois, Jacques Faramont ne devait pas rencontrer sa maîtresse dans les jardins de la maison abandonnée. Il devait retrouver Fandor, tenter la visite convenue auprès de la dame aux cheveux blancs.
Tout allait pour le mieux jusque-là et Jacques Faramont prenait congé de sa tante, lorsque Sarah Gordon, avec le sans-gêne des femmes de son pays, l’interpella :
— Cher monsieur, fit-elle, puisque vous rentrez à Paris, je veux vous demander de m’accompagner. Je n’aime pas circuler seule dans cette banlieue déserte.
Le jeune homme parut tout décontenancé : « Sapristi, pensa-t-il, comment faire pour me débarrasser de cette personne, et Fandor qui m’attend ? »
Il eut cependant assez de présence d’esprit pour répondre galamment :
— C’est une affaire entendue, mademoiselle, je vous reconduirai bien volontiers, toutefois, voulez-vous m’accorder une petite demi-heure, il faut que je passe au bureau de tabac du village, cela vous détournerait. Je vais y courir tout seul et je viendrai vous reprendre dans quelques instants.
M. de Keyrolles, toujours précis, consultait sa montre :
— Neuf heures vingt ; il faut bien, en effet, une demi-heure à Jacques pour aller et venir au bureau de tabac, il sera donc dix heures moins dix lorsqu’il sera de retour. Vous avez un bon train à dix heures pour Paris, mais il ne faudra pas traîner.
— Parfait, dit Sarah Gordon.
Puis se tournant vers M me de Keyrolles, elle ajouta :
— Je vous quitterai, chère Madame, à dix heures moins le quart, j’attendrai M. Jacques à l’entrée de l’avenue, comme cela nous gagnerons quelques minutes.
— Ouf, soupira Jacques une fois dans la rue, j’ai échappé au crampon, mais sapristi, il va falloir faire vite, puisqu’il faut que je la retrouve à dix heures moins le quart. Ces femmes seules sont vraiment assommantes. Elles ont toujours besoin d’être accompagnées.
Au coin de l’avenue, Jacques Faramont aperçut Fandor.
Le journaliste avait l’air tout penaud. Il était adossé à la grille du jardin et tenait sur sa poitrine une énorme gerbe de fleurs enveloppée de papier blanc.
— Ah vous voilà ! grogna-t-il en apercevant le fils du bâtonnier. J’avais peur d’un malentendu et je commençais à me sentir stupide avec ce bouquet que je promène depuis Paris. Tenez, je vous le passe.