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En entendant les cris de Cern, Mémé et les parents Lefèvre apparurent à la porte de derrière, puis piquèrent un sprint sur la piste cendrée.

Esk était perchée sur la fourche du pommier, l’air plongée dans une méditation rêveuse. Cern se cachait derrière l’arbre ; sa figure n’était plus qu’un rond autour d’un braillement d’amygdales en vibration.

Gulta, étonné, assis sur un tas de vêtements qui ne lui allaient plus, fronçait le groin.

Mémé s’approcha d’un pas énergique de l’arbre jusqu’à ce que son nez crochu soit au niveau de celui d’Esk.

« Changer les gens en cochons, ça s’fait pas, siffla-t-elle. Même des frères.

— C’est pas moi, c’est arrivé tout seul. N’importe comment, reconnais qu’il est mieux comme ça, dit Esk d’un ton égal.

— Qu’est-ce qui se passe ? demanda Lefèvre. Où est Gulta ? Qu’est-ce qu’il fait là, ce cochon ?

— Ce cochon, dit Mémé Ciredutemps, c’est ton fils. »

La mère d’Esk laissa échapper un soupir avant de s’écrouler doucement en arrière, mais Lefèvre fut un peu moins pris au dépourvu. Il étudia attentivement Gulta, qui avait réussi à se dépêtrer de ses vêtements et fouissait à présent avec ferveur parmi les premiers fruits tombés de la saison, puis il regarda son unique fille.

« C’est elle qu’a fait ça ?

— Oui. Ou ça s’est fait à travers elle, dit Mémé qui lança au bourdon un coup d’œil soupçonneux.

— Oh. » Lefèvre considéra son cinquième fils. Il lui fallait admettre que dans la peau d’un cochon il ne manquait pas de port. Sans tourner la tête, il tendit le bras et flanqua à Cern une calotte derrière le crâne pour mettre un terme à ses braillements.

« Tu peux le faire redevenir comme avant ? » demanda-t-il. Mémé pivota sur elle-même et interrogea d’un œil furibond Esk qui haussa les épaules.

« Il croyait pas que j’pouvais faire de la magie, dit-elle calmement.

— Oui, bon, je crois que la preuve est faite, dit Mémé. Et maintenant tu vas le ramener comme avant, ma petite. Tout de suite. Tu m’entends ?

— J’veux pas. Il a été malpoli.

— Je vois. »

Esk laissa tomber un regard de défi. Mémé en leva un de fureur. Leurs volontés s’entrechoquèrent comme des cymbales et l’air entre les deux s’épaissit. Mais la vieille femme avait passé sa vie à plier des créatures récalcitrantes à ses désirs, et la fillette avait beau se révéler une adversaire étonnamment coriace, il était évident qu’elle céderait avant la fin du paragraphe.

« Oh, d’accord, gémit-elle. J’vois pas pourquoi on s’embêterait à le changer en cochon alors qu’il y arrive très bien tout seul. »

Elle ne savait pas d’où était venue la magie, mais elle s’orienta de ce côté-là et fit une suggestion. Gulta réapparut, nu, une pomme dans la bouche.

« Eche iche ache ? » fit-il.

Mémé se tourna d’un bloc vers Lefèvre.

« Tu me crois, maintenant ? lança-t-elle. Tu t’imagines vraiment qu’elle va rester par chez nous et oublier la magie ? Tu vois d’ici son pauvre époux si elle se marie ?

— Mais t’as toujours dit que c’était impossible pour les femmes d’être mages », objecta Lefèvre. Il était à la vérité plutôt impressionné. On n’avait jamais entendu dire que Mémé Ciredutemps avait changé des gens en quoi que ce soit.

« Oublie ça pour le moment, dit Mémé qui se calma un peu. Elle a besoin d’une formation. Elle a besoin d’apprendre à maîtriser tout ça. Par pitié, mettez donc des vêtements à cet enfant.

— Gulta, habille-toi et arrête de pleurnicher, dit son père qui se tourna à nouveau vers Mémé.

— Tu disais qu’y avait un genre d’école pour apprendre ? hasarda-t-il.

— L’Université de l’Invisible, oui. Pour la formation des mages.

— Et tu sais où ça se trouve ?

— Oui », mentit Mémé dont les notions de géographie étaient légèrement moins bonnes que ses connaissances en physique subatomique.

Les yeux de Lefèvre allèrent de la vieille femme à sa fille qui boudait.

« Et ils vont faire d’elle un mage ? » demanda-t-il.

Mémé soupira.

« J’sais pas ce qu’ils vont en faire », répondit-elle.

* * *

Et c’est ainsi qu’une semaine plus tard Mémé verrouillait la porte de sa chaumière et accrochait la clé à son clou dans les cabinets. Elle avait confié ses chèvres à une consœur quelques collines plus loin, laquelle avait aussi promis de garder un œil sur la maison. Trou-d’Ucques allait devoir se passer de sorcière pendant quelque temps.

Mémé avait vaguement conscience qu’on ne trouvait pas l’Université de l’Invisible sans qu’elle ne l’ait décidé elle-même, et la seule ville où commencer les recherches, c’était Ohulan Cutash, une agglomération d’une centaine de maisons, distante de vingt-cinq kilomètres. On s’y rendait une ou deux fois l’an quand on était un Trou-d’Ucquois vraiment cosmopolite : Mémé ne l’avait visitée qu’une seule fois dans toute sa vie et n’en avait pas du tout gardé bonne opinion. Ça sentait louche, elle s’était perdue et elle se méfiait des citadins et de leurs façons tape-à-l’œil.

Elles trouvèrent à voyager dans la charrette qui s’en venait périodiquement livrer du métal à la forge. Ça manquait de confort, mais ça valait mieux que d’aller à pied, surtout que Mémé avait entassé leurs quelques biens dans un grand sac. Par sécurité, elle s’était assise dessus.

Esk serrait délicatement le bourdon contre elle et regardait défiler les bois. Au bout de plusieurs kilomètres, elle s’étonna : « J’croyais que tu m’avais dit que les plantes étaient différentes dans les pays trangers.

— C’est vrai.

— Ces arbres-là, ils sont tout comme chez nous. »

Mémé leur jeta un regard dédaigneux.

« Beaucoup moins bien », lâcha-t-elle.

En fait, Mémé sentait déjà un début de panique la gagner. Sa promesse d’accompagner Esk à l’Université de l’Invisible, elle l’avait lancée sans réfléchir ; le peu qu’elle savait du reste du Disque, elle le tenait de la rumeur et des pages de son Almanack, et elle ne doutait pas d’aller au-devant de tremblements de terre, de raz-de-marée, de calamités et de massacres, dont beaucoup de diuers voire pires. Mais elle était décidée à tenir jusqu’au bout. Une sorcière dépendait trop de la parole pour revenir dessus.

Elle était vêtue de noir, couleur commode s’il en est, et dissimulait sur sa personne un certain nombre d’aiguilles à chapeau et un couteau à pain. Elle avait aussi caché leur maigre réserve d’argent, que Lefèvre avait avancée à contrecœur, dans les replis mystérieux de ses sous-vêtements. Dans les poches de sa jupe tintaient des amulettes porte-bonheur, et un fer à cheval tout frais forgé, toujours un puissant protecteur dans les moments difficiles, alourdissait son sac à main. Elle se sentait plus que jamais parée à affronter le monde.

La piste descendait en serpentant entre les montagnes. Pour une fois le temps était clair, les hauts sommets se dressaient blancs et pimpants telles les jeunes mariées du ciel (des orages plein leurs trousseaux), et les ruisseaux qui longeaient ou croisaient le sentier parcouraient paresseusement des bancs de reines-des-prés et de racines va-plus-vite.

À l’heure du déjeuner elles atteignaient l’abord d’Ohulan (ville trop petite pour posséder plus d’un abord, constitué d’une auberge et d’une poignée de maisons, propriétés d’allergiques aux contraintes de la vie urbaine), et quelques minutes plus tard la charrette les déposait sur la place principale (l’unique) de la ville. Il se trouva que c’était jour de marché.