Les marches conduisaient à un long et haut tunnel bordé d’arcades, pour l’heure envahi de vapeur. Mémé aperçut des rangées interminables de baquets dans les grandes salles de chaque côté ; l’air sentait l’odeur chaude et grasse du repassage. Un troupeau de filles chargées de paniers à linge la bousculèrent pour passer et montèrent les marches quatre à quatre… avant de s’arrêter à mi-escalier et de se retourner lentement pour la regarder.
Mémé redressa les épaules et s’efforça de prendre un air aussi mystérieux que possible.
Sa guide, toujours encombrée de ses pinces, la conduisit par un passage latéral dans une pièce qui était un labyrinthe d’étagères couvertes de linge. Au centre exact du labyrinthe, assise à une table, trônait une très grosse femme affublée d’une perruque rousse. Elle venait d’écrire dans un immense livre de blanchissage – il était encore ouvert devant elle – mais pour l’instant inspectait un tricot de corps taille grand patron.
« T’as essayé le décolorant ? demanda-t-elle.
— Oui, m’me, fit une jeune femme auprès d’elle.
— Et la teinture de myrryt ?
— Oui, m’me. Il est devenu tout bleu, m’me.
— Ben, on en apprend tous les jours, fit la blanchisseuse. Et j’en ai pourtant vu : soufre, suie, sang de dragon, sang de démon et jheu ne sais quoi encore. » Elle retourna le tricot et lut le nom soigneusement cousu à l’intérieur. « Hmmm. Granpain Blanc. Ce sera bientôt Granpain Bis s’il ne prend pas davantage soin de son linge. Jheu te le dis, ma fille, un magicien blanc, c’est ni plus ni moins qu’un magicien noir avec une bonne intendante. Crois-en…»
Elle aperçut Mémé et se tut.
« Hel ha haé hà ha horte, expliqua la guide de Mémé en exécutant une rapide révérence. Hou hahé hit he…
— Oui, oui, merci Ksandra, tu peux nous laisser », dit la grosse femme. Elle se leva, offrit à Mémé un visage fendu d’un large sourire et, dans un cliquetis presque perceptible, remonta sa voix de plusieurs degrés dans l’échelle sociale.
« Veuillez nous hexcuser, fit-elle. Vous nous trouvez toutes en pleine pagaie, c’est haujourd’hui jour de lessive et tout. Hest-ce une visite de courtoisie ou puis-je me pehermettre de vous demander – elle baissa la voix : vous happortez un message de l’Hôtre Queuté ? »
Mémé fut ébahie, mais une fraction de seconde seulement. Les marques sur les montants de la porte l’avaient informée que l’intendante faisait bon accueil aux sorcières et attendait avec impatience des nouvelles de ses quatre maris ; elle était aussi en quête d’un cinquième, à tout hasard, ce qui expliquait la perruque rousse et, si les oreilles de Mémé ne l’abusaient pas, les craquements d’assez de baleines pour donner un coup de sang à tout un mouvement d’écologistes. Crédule et pas très futée, avaient dit les signes. Mémé réservait son jugement car les sorcières des villes n’avaient pas l’air si futées que ça elles-mêmes.
L’intendante dut se méprendre sur son expression.
« Ne craignez rien, dit-elle. Mon personnel a des hinstructions précises pour accueillir les sohorcières, même si les hôtres là-haut n’approuvent pas. Vous haccepterez bien une tasse de thé et quelque chose à grignoter ? » Mémé s’inclina gravement.
« Et jheu vais voir si nous pouvons aussi vous trouver un bon bahaluchon de vieux vêtements, rayonna l’intendante.
— Des vieux vêtements ? Oh. Oui. Merci, m’me. » L’intendante se déplaça majestueusement dans un grincement de vieux clipper à thé pris dans une tempête et fit signe à Mémé de la suivre. « Jheu vais nous faire apporter le thé dans mes appahartements. Du thé avec beaucoup de feuheuilles. »
Mémé clopina à sa suite. Des vieux vêtements ? Est-ce que cette grosse bonne femme parlait sérieusement ? Le culot ! Évidemment, si c’était de la bonne qualité…
Tout un monde semblait vivre sous l’Université. C’était un dédale de caves, de chambres froides, de réserves, de cuisines et d’arrière-cuisines, où chaque habitant tantôt portait, pompait, poussait quelque chose, tantôt restait les bras ballants et criait. Mémé eut des visions fugitives de locaux pleins de glace et d’autres embrasés dans la chaleur que dégageaient des fourneaux de cuisine portés au rouge, de la longueur des murs. Les boulangeries sentaient le pain frais et les buvettes la bière rance. Partout, ça sentait la sueur et la fumée de bois.
L’intendante lui fit gravir un vieil escalier en spirale et déverrouilla une porte à l’aide d’une des nombreuses clés qui pendaient à sa ceinture.
La pièce à l’intérieur était rose et pleine de fanfreluches. Il y en avait même là où aucun esprit sensé n’aurait songé à en mettre. C’était comme se trouver à l’intérieur d’une barbe à papa.
« Très joli », fit Mémé. Puis, parce qu’elle sentait qu’on attendait ça d’elle : « De très bon goût. » Elle regarda à la ronde, en quête d’une place sans fanfreluches où s’asseoir, et renonça.
« Mais où ai-jheu la tête ? chevrota l’intendante. Jheu suis madame Panaris mais jheu pense que vous me cohonnaissez, bien hentendu. Et j’ai l’honneur de m’adresser à… ?
— Hein ? Oh, Mémé Ciredutemps », répondit Mémé. Les fanfreluches commençaient à lui porter sur le système. Elles faisaient mauvaise réputation au rose.
« Jheu suis môa-même médium, hévidemment », dit madame Panaris.
Mémé n’avait rien contre la bonne aventure, pourvu qu’elle fût mal dite par des incapables. Mais c’était une autre affaire quand ceux qui s’y connaissaient la pratiquaient. Elle considérait l’avenir au mieux comme une chose relativement fragile, et pensait qu’en le regardant trop fort on risquait de le modifier. Elle avait quelques théories plutôt compliquées sur l’espace et le temps et pourquoi il fallait éviter de les tripatouiller, mais par bonheur les bons diseurs de bonne aventure étaient rares et de toute manière les gens préféraient les mauvais sur lesquels on pouvait compter pour recevoir la dose correcte de remontant et d’optimisme.
Mémé savait tout de la mauvaise bonne aventure. C’était plus difficile que la bonne. Ça nécessitait beaucoup d’imagination.
Elle ne pouvait s’empêcher de se demander si madame Panaris était une sorcière-née qui pour une raison ou une autre avait raté sa formation. Assurément, elle avait mis l’avenir en état de siège. Mémé repéra une boule de cristal sous une sorte de couvre-théière rose à fanfreluches, plusieurs jeux de cartes divinatoires, une bourse en velours rose de pierres runiques, une de ces petites tables à roulettes qu’aucune sorcière avisée ne toucherait avec un balai de trois mètres et – là, elle n’était pas sûre – des crottes spéciales séchées provenant soit des moineaux d’une lamasserie, soit des lamas d’un monastère, qu’on pouvait censément jeter de telle façon qu’elles révélaient la somme totale de connaissances et de sagesse contenues dans l’univers.
« J’ai aussi les feuilles de thé, hévidemment, fit madame Panaris qui montra la grosse théière brune posée sur la table entre elles. Jheu sais que les sorcières les préfèrent souvent, mais elles me semblent toujours, disons, si communes. Sans vouloir vous hoffenser. »
Pour ça, elle ne voulait sûrement pas l’offenser, songea Mémé. Madame Panaris la couvait du regard qu’ont généralement les chiots quand ils ne savent pas trop ce qui les attend et craignent soudain qu’il ne s’agisse du journal roulé.