Les yeux de Mémé s’agrandirent.
Biseauté disparut. Là où il s’était tenu se lovait un énorme serpent, prêt à frapper.
Mémé disparut. Là où elle s’était tenue reposait un panier d’osier.
Le serpent devint un reptile géant venu de la nuit des temps.
Le panier devint le vent de neige des Géants des Glaces pour recouvrir de givre le monstre qui se débattait.
Le reptile devint un tigre à dents de sabre, ramassé pour bondir.
La tempête devint une fosse de goudron bouillonnant.
Le tigre parvint à devenir un aigle en piqué.
La fosse de goudron devint un chaperon huppé.
Ensuite les images se mirent à papilloter à mesure qu’une forme en remplaçait une autre. Des ombres stroboscopiques dansaient autour de la salle. Un vent magique se leva, épais et graisseux, qui fit jaillir des étincelles octarines des barbes et des doigts. Au centre de toute cette confusion, Esk essayait de comprendre, les yeux larmoyants, et ne distinguait rien d’autre que les deux silhouettes de Mémé et de Biseauté, statues luisantes au milieu d’images saccadées.
Elle prit aussi conscience d’autre chose : un son aigu, à la limite de l’audible.
Elle l’avait déjà entendu sur la plaine froide : un bruissement de grande activité, un bruit d’essaim, de fourmilière…
« Elles arrivent ! cria-t-elle dans le tumulte. Elles arrivent, là, maintenant ! »
Elle sortit tant bien que mal de derrière la table où elle s’était abritée du duel enchanté et voulut toucher Mémé. Une rafale de magie brute la souleva pour la projeter dans un fauteuil.
Le bourdonnement se faisait plus fort à présent, l’air vrombissait comme un cadavre de trois semaines par un jour d’été. Esk fit une nouvelle tentative pour toucher Mémé et eut un mouvement de recul lorsque du feu vert lui rugit le long du bras et lui roussit les cheveux.
Elle jeta à l’entour un regard affolé, en quête des autres mages, mais ceux qui avaient fui les effets de la magie se terraient derrière des meubles renversés pendant que la tempête surnaturelle faisait rage au-dessus de leurs têtes.
Elle courut sur toute la longueur de la salle et jaillit dans le couloir sombre. Des ombres tourbillonnaient autour d’elle alors qu’en sanglotant elle gravissait les escaliers quatre à quatre et enfilait les corridors vrombissants vers la chambre exiguë de Simon.
Quelque chose allait essayer d’entrer dans le corps du jeune garçon, avait dit Mémé. Quelque chose qui marcherait et parlerait comme lui, mais qui serait autre chose…
Un groupe d’étudiants rôdait anxieusement devant la porte. Ils tournèrent des visages blêmes vers Esk qui leur fonçait dessus et furent suffisamment impressionnés pour s’écarter nerveusement de sa trajectoire décidée.
« Y a quelque chose là-dedans, fit l’un.
— On n’arrive pas à ouvrir la porte ! »
Ils la regardèrent, l’air d’attendre la suite. Puis l’un d’eux demanda : « Tu n’aurais pas un passe-partout, des fois ? »
Esk agrippa la poignée de porte et tourna. La poignée bougea un peu avant de revenir en arrière avec une telle violence qu’elle manqua lui arracher la peau des mains. Le bruissement à l’intérieur alla crescendo, mais on entendait aussi un autre bruit, comme un battement d’ailes de cuir.
« Vous êtes des mages ! hurla-t-elle. Des foutus mages !
— On n’a pas encore vu la télékinésie, dit l’un.
— J’étais malade quand on a fait le Jet de Feu…
— À vrai dire, je ne suis pas très bon en Dématérialisation…»
La fillette s’approcha de la porte, puis s’arrêta, un pied en l’air. Elle revoyait Mémé lui dire que même les bâtiments avaient un esprit, à condition qu’ils soient suffisamment anciens. L’Université était très ancienne, elle.
Esk se déplaça prudemment d’un côté et laissa courir ses mains sur les pierres séculaires. Il fallait procéder en douceur, afin de ne pas effrayer l’esprit qu’elle sentait à présent dans le mur, un esprit lent et simple, mais un esprit quand même. Il palpitait tout autour d’elle ; elle sentait les petites étincelles au tréfonds de la roche.
Quelque chose hululait derrière la porte.
Les trois étudiants regardèrent avec étonnement Esk aussi immobile que le roc, mains et front pressés contre le mur.
Elle y était presque. Elle sentait sa propre pesanteur, le poids de son corps, revivait des souvenirs lointains, à l’aube des temps, quand la roche était en fusion, à l’état libre. Pour la première fois de sa vie elle savait à quoi ça ressemblait d’avoir du monde au balcon.
Elle avança délicatement dans l’esprit de la bâtisse, affina ses impressions, chercha aussi vite qu’elle l’osait le corridor où elle se trouvait, la porte qu’elle n’arrivait pas à ouvrir.
Elle tendit un bras, très prudemment. Les étudiants la virent déplier un doigt, tout doucement.
Les gonds de la porte commencèrent à grincer.
Il y eut un instant de tension, puis les clous sautèrent des gonds et cliquetèrent contre le mur derrière elle. Les madriers se mirent à se cintrer alors que la porte peinait pour s’ouvrir contre la force de… ce qui la maintenait fermée.
Le bois se gondola.
Des rayons de lumière bleue perforèrent le couloir, s’agitèrent et dansèrent tandis que des formes indistinctes se traînaient dans la lueur aveuglante à l’intérieur de la chambre. Une lumière vaporeuse et actinique, de quoi pousser Steven Spielberg à contacter son avocat chargé des droits d’auteur.
Les cheveux d’Esk se dressèrent d’un coup sur sa tête ; elle avait l’air d’un pissenlit ambulant. Des petits serpents de feu magique lui crépitèrent sur la peau quand elle franchit le seuil.
Les étudiants, restés dehors, la virent avec horreur disparaître dans la lumière.
Qui s’évanouit dans une explosion silencieuse.
Lorsqu’ils se trouvèrent enfin assez de courage pour regarder à l’intérieur de la pièce, ils n’y virent rien d’autre que le corps endormi de Simon. Et puis Esk, silencieuse et froide, allongée par terre, qui respirait lentement. Le sol était couvert d’une fine pellicule de sable argenté.
Esk flottait dans les brumes du monde et notait avec un curieux détachement la façon précise dont elle passait au travers de la matière solide.
Elle n’était pas seule. Elle entendait pépier.
La fureur monta en elle comme de la bile. Elle se retourna et se dirigea vers le bruit, aux prises avec les forces enjôleuses qui ne cessaient de lui répéter comme il serait agréable de laisser aller son esprit et de sombrer dans une mer chaude de néant. La colère, c’était ça, le truc. Elle savait qu’il était de la plus haute importance de rester en colère.
Le Disque-monde s’éloignait, il s’étalait sous d’elle comme le jour où elle avait été un aigle. Mais cette fois elle survolait la mer Circulaire – elle était assurément circulaire, comme si Dieu avait manqué d’idées ; au-delà s’étendaient les bras des continents et la longue chaîne des montagnes du Bélier s’étirait jusqu’au Moyeu. Il y avait encore d’autres continents dont elle n’avait jamais entendu parler et de tout petits chapelets d’îles.
Elle changea de point de vue, et le Bord lui apparut. C’était la nuit et, comme le soleil en orbite du Disque se trouvait sous le monde, il éclairait la longue chute d’eau qui ceignait le Rebord.
Il éclairait aussi la Grande A’Tuin, la Tortue du Monde. Esk s’était souvent demandé si la Tortue n’était pas en réalité un mythe. C’était apparemment se donner beaucoup de mal rien que pour déplacer un monde. Mais Elle était bien là, presque aussi grande que le Disque qu’Elle portait, saupoudrée de poussière d’étoiles et grêlée de cratères météoritiques.