Esk vit Sa tête passer devant elle et regarda droit dans un œil assez vaste pour accueillir toutes les flottes du monde. Elle avait entendu dire qu’en regardant suffisamment loin dans la même direction que la Grande A’Tuin on voyait la fin de l’univers. Peut-être était-ce l’inclinaison de son bec, mais la Grande A’Tuin avait l’air vaguement confiante, optimiste même. Peut-être que la fin de tout n’était pas si terrible que ça.
Comme dans un rêve, elle se projeta pour essayer d’Emprunter le plus grand esprit de l’univers.
Elle s’arrêta juste à temps, comme un enfant dans sa petite luge qui s’attendait à une descente en pente douce et découvre soudain les montagnes magnifiques, enneigées, qui se déploient dans les champs glacés de l’infini. Personne n’Emprunterait jamais cet esprit-là, ce serait comme vouloir avaler toute l’eau de l’océan. Les pensées qui le traversaient étaient aussi colossales et lentes que des glaciers.
Au-delà du Disque il y avait les étoiles, et elles se comportaient bizarrement. Elles tourbillonnaient comme des flocons de neige. De temps en temps elles redevenaient normales, aussi immobiles que d’habitude, puis soudain il leur prenait fantaisie de danser.
De vraies étoiles ne devraient pas faire ça, se dit Esk. Par conséquent elle ne regardait pas de vraies étoiles. Par conséquent elle ne se trouvait pas dans la réalité. Mais des bruissements tout proches lui rappelèrent qu’elle risquait fort de mourir pour de bon si elle perdait ces bruits-là. Elle se retourna afin de les poursuivre dans la tempête de neige stellaire.
Et les étoiles sautaient, s’immobilisaient, sautaient, s’immobilisaient…
Alors qu’elle montait en flèche, Esk s’efforça de se concentrer sur des détails quotidiens ; elle savait en effet que s’il lui arrivait de laisser son esprit se fixer sur ce qu’elle suivait, elle ferait demi-tour, et elle n’était pas sûre de connaître le chemin. Elle essaya de se souvenir des dix-huit herbes qui guérissaient du mal d’oreilles, ce qui l’occupa un moment parce qu’elle ne parvint pas à retrouver les quatre dernières.
Une étoile passa en piqué et s’éloigna soudain dans une violente secousse ; elle faisait à peu près six mètres de diamètre.
Après les herbes vint le tour des maladies des chèvres, ce qui lui prit pas mal de temps car les chèvres attrapent des tas de choses qu’attrapent aussi les vaches plus beaucoup d’autres plus qu’attrapent plus les moutons plus toute une série d’affections horribles qu’elles sont les seules à attraper. Une fois terminée la liste des queues moisies, des mammites phalloïdes et des mammites octarines, elle essaya de se rappeler le code compliqué des points et des traits dont on avait l’habitude de marquer les arbres aux alentours de Trou-d’Ucques afin que les villageois retrouvent le chemin de chez eux par nuit de neige.
Elle n’en était qu’au point-point-point-trait-point-trait (Moyeu quart Moyeu-sens direct, un kilomètre et demi du village) lorsque l’univers autour d’elle disparut avec un petit plop. Elle tomba en avant, heurta une surface dure et granuleuse, roula et s’immobilisa.
La surface granuleuse était du sable. Fin, sec et froid. On sentait qu’on aurait beau le creuser à plus d’un mètre, il resterait toujours aussi froid et aussi sec.
Esk resta étendue un moment, le nez dans le sable, rassemblant son courage pour le relever. Elle voyait seulement, à quelques pas, le bas du vêtement de quelqu’un. De quelque chose, se corrigea-t-elle. À moins que ce ne soit une aile. Ça pouvait être une aile, en cuir particulièrement fatigué.
Elle la remonta des yeux jusqu’à ce qu’elle découvre, très haut, une tête en silhouette sur le ciel étoilé. Son propriétaire s’efforçait à l’évidence d’avoir l’air cauchemardesque, mais il en avait rajouté. L’aspect général était celui d’un poulet mort depuis deux mois, mais des défenses de phacochère, des antennes de papillon de nuit, des oreilles de loup et une corne de licorne gâchaient l’effet horrifique. Le tout avait une allure d’assemblage maison, comme si le propriétaire avait entendu parler d’anatomie mais dominait mal son sujet.
Il regardait fixement, mais pas dans la direction de la fillette. Quelque chose derrière elle retenait toute son attention. Esk tourna la tête très lentement.
Simon était assis en tailleur au centre d’un cercle de Choses. Il y en avait des centaines, aussi immobiles et silencieuses que des statues, qui l’observaient avec une patience reptilienne.
Il tenait dans ses mains en coupe un petit objet anguleux qui émettait une lumière bleue et floue et lui faisait une drôle de mine.
D’autres objets étaient posés par terre près de lui ; chacun baignait dans une lueur douce. Ils étaient de formes classiques, de celles que Mémé dédaignait et traitait de jométriques : cubes, diamants à faces multiples, cônes et même une sphère. Chacun était transparent et contenait…
Esk se rapprocha en douce. Personne ne lui prêtait attention.
À l’intérieur d’une sphère de cristal jetée de côté dans le sable flottait une boule bleu-vert, marbrée de tout petits motifs nuageux et de ce qui aurait presque pu passer pour des continents si quelqu’un d’assez bête avait voulu vivre sur une boule. C’était peut-être un genre de modèle réduit, pourtant quelque chose dans son rayonnement disait à Esk qu’elle était parfaitement réelle, probablement très grosse et pas complètement à l’intérieur de la sphère, dans tous les sens du terme.
Elle la reposa délicatement et se glissa vers un bloc à dix côtés dans lequel flottait un monde beaucoup plus acceptable. Il avait une forme normale de disque, mais un mur de glace tenait lieu de Cataracte et un arbre gigantesque de Moyeu, si grand que ses racines se perdaient dans les chaînes de montagnes.
Un prisme voisin contenait un autre disque à la rotation lente, entouré de petites étoiles. Mais aucun mur de glace ne le ceinturait, celui-là, seulement un fil d’or rouge qui se révéla, après examen, un serpent – un serpent assez grand pour encercler un monde. Pour des raisons connues de lui seul, il se mordait la queue.
Esk retourna plusieurs fois le prisme avec curiosité et nota que le petit disque à l’intérieur se maintenait résolument à la verticale.
Simon gloussait doucement. Esk replaça le disque-serpent et regarda d’un œil prudent par-dessus l’épaule du jeune garçon.
Il tenait une petite pyramide de verre. Elle renfermait des étoiles et de temps en temps il la secouait légèrement, si bien que les étoiles tourbillonnaient comme de la neige soulevée par le vent avant de reprendre leurs positions initiales. Simon se mettait alors à glousser.
Et au-delà des étoiles…
C’était le Disque-monde. Une Grande A’Tuin pas plus grosse qu’une petite soucoupe se traînait péniblement sous un monde qui paraissait l’œuvre d’un joaillier obsédé.
Secousse, tourbillon. Secousse, tourbillon, gloussement. Il y avait déjà de légères fêlures dans le verre.
Esk regarda les yeux vides de Simon, leva la tête vers les faces affamées des Choses les plus proches, tendit le bras, arracha la pyramide des mains de l’étudiant, fit demi-tour et se mit à courir.
Les Choses ne firent pas un geste tandis qu’elle fonçait dans leur direction, presque pliée en deux, la pyramide étroitement pressée contre la poitrine. Mais soudain, ses pieds ne coururent plus sur le sable, elle se sentit soulevée dans l’air glacial, et une Chose à face de lapin noyé se tourna lentement vers elle en avançant une serre.
Tu n’es pas vraiment là, se dit Esk. Tu vis une espèce de rêve, ce que Mémé appelle une annaloguie. Tu ne peux pas vraiment souffrir, tout ça, c’est imaginaire. Absolument aucun mal ne peut t’arriver, ça se passe en fait dans ta tête.