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Certains passages de la lettre étaient particulièrement inquiétants, comme celui où Reverdi évoquait un « autre » que lui-même, qui serait le véritable assassin, encore en liberté… Marc haussa les épaules. Le tueur bluffait : il en était sûr. Juste une mesure de précaution, au cas où leur correspondance serait surprise et utilisée contre lui.

Dans le taxi qui le ramenait chez lui, il dressa la liste des achats à effectuer et des mesures à prendre, en vue de son voyage. Il décida qu’il réglerait tout dans les deux journées à venir. On était le 6 mai. Le 8 était un jour férié, qui ouvrait un de ces ponts interminables que Marc avait en horreur. Pas question d’attendre la semaine suivante.

Mais d’abord, place nette.

En quelques heures, il reprit le contrôle de sa vie. Il se lava, se rasa, s’astiqua de fond en comble. Puis il courut au pressing, où il avait abandonné plusieurs vestes, ainsi qu’une série de pantalons et de chemises. « C’est un pressing. Pas un dépôt-vente », marmonna la patronne. Marc paya sans un mot.

Rentré chez lui, il décolla du mur les photos de Reverdi et les rangea soigneusement dans un carton d’archives. Il tria ensuite ses articles, notes et communiqués. Il rassembla ses copies de lettres, ainsi que celles de Reverdi. Parmi ces éléments, il tomba sur le portrait de Khadidja, dont il avait fait une copie.

Il devait admettre que cette fille était sublime. Sous la régularité des traits, elle possédait un mouvement indompté qui la rendait plus belle, plus puissante que la plupart des autres mannequins. Peut-être étaient-ce ses pupilles, légèrement décalées. Ou ses pommettes trop hautes qui, selon la lumière, projetaient des ombres verticales, presque menaçantes, sur le reste du visage. Ou cette langueur qui lui passait dans les yeux comme un voile…

Dès qu’il l’avait vue, il avait songé à ces concertos pour piano, de Bartok et de Prokofiev, où les mélodies, cernées d’accords dissonants, paraissent jaillir d’une gangue de violence et en deviennent plus belles, plus pures. Il posa la photographie sur son bureau et lui sourit.

Virtuellement, il partageait cette fille avec un tueur.

Mais ni l’un ni l’autre ne l’approcheraient plus.

Il boucla son carton et le rangea dans son annexe, la petite pièce aux parfums de champignons. Remiser toute cette documentation, sur laquelle il avait tant rêvé, était symbolique : il revenait dans le monde réel. Son contact avec Reverdi n’était plus une chimère.

Mais le concret, maintenant, c’était aussi l’argent.

Toute la soirée, Marc fit le compte des frais à engager. Un billet aller-retour pour l’Asie du Sud-Est n’était pas excessif, à condition de maîtriser ses dates de départ et d’arrivée. Mais Marc ne savait pas où il allait exactement, ni combien de temps il resterait. Tout juste supposait-il qu’il sillonnerait les pays où Reverdi avait vécu : Malaisie, Cambodge, Thaïlande… Il lui faudrait donc acheter un billet « open », sans date de retour fixée — le plus onéreux. Et emprunter d’autres vols, sur place, pour rejoindre chaque pays limitrophe.

Il avait l’expérience des voyages. Il évalua son budget de déplacement, entre les vols internationaux, nationaux, et les locations de voitures, à environ quatre mille euros. À quoi s’ajoutaient les hôtels, les restaurants et les imprévus. Il statua pour une somme globale de cinq mille euros.

À ces frais, s’ajoutait l’achat d’un ordinateur et ses logiciels — il était hors de question d’utiliser son Macintosh et son modem pour communiquer avec Reverdi. Il estima, en visant les premiers prix, que deux mille euros suffiraient. Si on ajoutait une marge de confort à ce total, on obtenait un budget global d’environ huit mille euros.

Où pouvait-il trouver une telle somme ?

Il consulta, par acquit de conscience, son compte en banque. La jauge ne dépassait pas les mille euros. Tout juste de quoi achever le mois, en subsistant, comme d’habitude, façon trappeur. Il vérifia ses autres comptes. Vides. Aucun placement. Aucune économie. Depuis près de six ans, Marc vivait ainsi, sans filet, au jour le jour.

Il eut une pensée incrédule pour son âge d’or, où un mois à cent mille francs était un « petit » mois. Qu’avait-il fait de tout ce fric ? Il songea à son atelier : c’était tout ce qu’il possédait. Était-il prêt à le vendre pour entreprendre ce voyage ? Non. Il n’y était pas si attaché que cela, mais une mise en vente prendrait du temps. Et surtout, il ne s’imaginait pas déménager. C’était son antre. Son repaire, tapissé de ses notes et de ses livres. Une annexe de son cerveau.

Il se coucha, en gardant les yeux rivés sur sa bibliothèque, qui brillait à la lumière du réverbère de la cour. Il se promit de solliciter un emprunt à sa banque, le lendemain, à la première heure.

Le matin, après plusieurs cafés, il se lança — mais ne prit pas la peine de se déplacer. Il était tellement sûr de la réponse de son agence qu’il s’expliqua par téléphone.

— Je ne comprends pas, fit le banquier après un long silence, ce voyage est professionnel ?

— Absolument.

— Pourquoi ne demandez-vous pas l’argent à votre journal ?

— C’est un scoop. Je veux en rester propriétaire. Croyez-moi : il y a d’énormes intérêts à la clé.

Il sentait le scepticisme de l’autre. Il changea de tactique et rappela sa belle époque, le temps où il déposait sur son compte des chèques à cinq zéros. Il n’avait pas toujours été un client difficile…

— Justement, trancha le banquier. Nous aidons surtout les clients qui suivent la courbe inverse. Des clients difficiles qui deviennent plus « faciles ». Vous comprenez, n’est-ce pas ?

— Je vous assure qu’il s’agit d’un excellent investissement. Avec cette enquête, je vais renouer avec les années fastes.

— Eh bien, renouez. Nous verrons ensuite.

Marc se retint pour ne pas passer aux insultes et raccrocha. Ce n’était pas le moment de changer de banque, ni d’ajouter des galères administratives à son emploi du temps.

L’autre possibilité, c’était Le Limier. Là encore, il connaissait la réponse. Verghens n’alignerait pas le moindre euro sans savoir de quoi il retournait — et sans s’octroyer le projet.

— Pourquoi ce fric ? demanda-t-il avant que Marc ait fini sa phrase.

— Un coup important.

— J’ai bien compris. Mais de quoi s’agit-il ?

— Je ne peux pas te le dire. Pas pour l’instant.

— C’est un scoop, peut-être ?

— Exactement.

— Pas d’info. Pas de pognon.

— C’est bien ce que je me disais. Je t’appelle à mon retour.

Ils négocièrent sa mise en disponibilité. Verghens n’était pas d’accord mais il devait à Marc de nombreux jours de vacances. Finalement, il dut capituler et lui accorda trois semaines de congé.

Il ne restait plus qu’une solution : Vincent. À l’idée de taper son ancien associé, celui à qui il avait tout appris, un renvoi acide lui brûla la gorge. Comment en était-il arrivé là ? Mendier auprès de son propre disciple… Il se conforta en se disant qu’il menait une croisade. Il était un guerrier. Un missionnaire. Et les missionnaires sont toujours pauvres. Cette misère constitue même leur signe de supériorité.

À midi, quand il poussa la porte du studio photographique, rue Bonaparte, il avait décidé de se placer, mentalement, au-dessus de toute gêne, de toute honte. Pourtant, malgré ses résolutions, lorsqu’il fallut parler, l’humiliation lui bloqua la gorge. Vincent lui facilita les choses :