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On l’a sorti de terre tel quel : il était intact.

— Le corps n’était pas décomposé ?

— Intact, je vous dis. On appelle ça « l’incorruption du cadavre ».

Khadidja était plutôt désorientée. Quand Vincent l’avait invitée à ce dîner chez lui, elle avait imaginé une réunion de rédactrices de mode, de stylistes homosexuels, aux babillages bruyants et futiles. En réalité, il n’y avait ici que des reporters et des photographes.

— Incroyable, insistait celui qui parlait. À croire qu’on l’avait enterré la veille. (Il éclata de rire.) Les Italiens crient déjà au miracle !

D’après ce que Khadidja avait compris, ce journaliste venait d’effectuer un reportage sur les miracles en Italie. Par chance, il avait assisté à l’exhumation du pape béatifié Jean XXIII, en vue de sa canonisation. Or, le corps du futur saint, mort dans les années soixante, était parfaitement conservé.

Le reporter était incapable de parler d’autre chose : c’était un type efflanqué, moulé dans un chandail marin. Malgré son visage tailladé de rides, sa mèche bien peignée et son col de chemise blanc lui donnaient l’air d’un écolier très sage.

Un vieil Italien, aux yeux alourdis de poches et à la voix épaisse comme une liqueur, pointa ses baguettes vers l’exalté (c’était une soirée sushis) :

— Toi, t’es resté trop longtemps en Italie.

L’aventurier balaya l’objection d’un geste, prenant l’expression d’un visionnaire incompris.

— C’est à cause des conservateurs.

Tous les regards se tournèrent vers la femme qui venait de parler : une blonde maigrichonne, aux cheveux ternes, dont le long visage rappelait un biscuit à champagne.

— Quels conservateurs ? rétorqua le journaliste. Le pape n’avait pas été embaumé.

— Je parle des agents conservateurs dans la bouffe. On en absorbe tellement que ça finit par nous conserver nous-mêmes… Notre corps ne se décompose plus. C’est prouvé scientifiquement.

Il y eut un silence, puis, d’un coup, tout le monde éclata de rire. La blonde insista, furieuse :

— Je plaisante pas ! Il y a des études là-dessus et…

Sa voix fut couverte par l’arrivée de Vincent, qui apportait une caravelle de bois clair, constellée de sushis. Le pont était tapissé de rouleaux fourrés à l’avocat, le bastingage constitué de tranches de saumon, les voiles figurées par des feuilles d’algues.

— Et si vous arrêtiez un peu de dire des conneries ? Khadidja va penser que vous êtes encore plus à l’ouest que les mecs de la mode !

Quelques regards se posèrent sur elle. Les convives étaient assis sur des coussins, autour d’une longue table basse, au milieu du studio photographique. Vincent avait prévenu : « Pas assez de chaises, soirée japonaise ! »

Comme d’habitude, Khadidja aurait aimé trouver une repartie, fine et amusante, mais elle n’eut aucune idée. Elle esquissa un vague sourire et attendit, en rougissant, qu’on passe à un autre sujet.

Elle s’interrogeait encore : pourquoi Vincent l’avait-il invitée ? La draguait-il ? Non, le plan était différent. Le spécialiste du flou l’avait prise sous son aile — elle participait de son grand projet de « conquête du marché ». Il prétendait qu’il allait la transformer en top-modèle. En tout cas, elle devait admettre que ses photos étaient magnifiques. Étranges et brumeuses.

— Qu’est-ce que vous en pensez ?

Khadidja sursauta :

— Pardon ?

— Le terrorisme tchétchène : qu’est-ce que vous en pensez, vous ?

Elle avait encore raté un chapitre. Son voisin de table la fixait : un chauve qui portait ses derniers cheveux en couronne. Il ressemblait à un empereur romain.

— Eh bien…

Elle balbutia une réponse, se cramponnant à ses baguettes. Elle s’était armée pour le conflit irakien mais n’avait pas eu le temps de bûcher l’expansion du terrorisme islamiste. Elle se sentait de plus en plus mal à l’aise. Les odeurs d’algues, les relents de poisson cru la prenaient à la gorge. Elle détestait les sushis.

Pourtant, dans ce marasme, elle avait une raison de se réjouir.

Il était là, à l’autre bout de la table.

Marc Dupeyrat. L’amoureux solitaire, qui avait volé sa photo, ici même, un mois auparavant. Il avait l’air plus buté que jamais, planqué derrière sa mèche et son affreuse moustache. Il ne lui avait même pas lancé un coup d’œil. Timidité ? Confusion ?

Depuis la photo dérobée, elle s’était monté tout un film dans le style qu’elle adorait. Elle possédait une collection de vieilles cassettes VHS de ces comédies musicales égyptiennes, léguées par sa grand-mère, qui y avait joué des petits rôles dans les années soixante. Des histoires romantiques, où on se mettait à chanter pour un oui pour un non, où l’amour triomphait toujours, la misère reculait, les hommes étaient beaux, bons et gominés…

Pour un film de ce genre, le polaroïd volé était un excellent début. Khadidja imaginait Marc admirant son portrait, chantant dans son appartement. Ou hésitant devant son téléphone, n’osant pas l’appeler. Ou encore dînant avec Vincent, orientant discrètement la conversation sur elle. Lorsqu’elle était arrivée au dîner, elle avait l’espoir confus qu’il serait là. Mais maintenant, elle était confrontée à un mur.

C’était la fin du repas. Il fallait agir. Elle but deux sakés, coup sur coup, puis se concentra sur son souvenir — l’homme en train de voler son portrait. Elle s’accrocha à cette scène comme à un parachute et se glissa jusqu’à lui, alors que chaque convive tentait de s’extraire de la table basse :

— Marc, je voulais vous dire…

Il se redressa, avec un étrange déclic de la nuque :

— Quoi ?

— J’ai acheté Le Limier. Pour voir ce que c’était.

— Vous avez du temps à perdre.

Toujours ce ton sarcastique. Il lui parut tout à coup très raide, très con. Mais il était trop tard pour reculer :

— Au contraire. J’ai trouvé ça… intéressant. D’un point de vue sociologique.

Il hocha la tête, sans conviction. À l’évidence, cette conversation lui déplaisait. La scène était ridicule : elle était à quatre pattes, et lui toujours assis par terre.

— J’aurais aimé vous en parler. Vous savez, à part les photos, je prépare une thèse de philosophie. Je travaille sur l’inceste. Vous avez dû enquêter sur…

— Désolé. Je ne bosse pas au Limier en ce moment. Si vous voulez, je vous donnerai les coordonnées d’un collègue.

Khadidja sentait la colère frémir sous sa peau. Elle s’assit en tailleur et le regarda franchement :

— Vous travaillez pour un autre journal ?

— C’est un interrogatoire ou quoi ?

— Excusez-moi.

Il finit par sourire :

— Non. C’est moi qui m’excuse. Je ne sais pas me tenir. (Il balaya sa mèche.) Je dois partir en voyage.

— Une enquête ?

— Une sorte d’enquête. Un projet personnel.

— Un livre ?

— Trop tôt pour le dire.

Plus il parlait, moins il en disait. Khadidja éprouvait maintenant une joie perverse à fouiller son secret.

— Vous partez pour longtemps ?