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— Le corps est en danger. Contrairement à tous les clichés de plénitude et de sérénité, l’apnée provoque une tension, un état d’alerte. L’organisme se concentre sur lui-même. Un réflexe de vasoconstriction survient dans les membres supérieurs et inférieurs. Le sang, avec sa réserve d’oxygène, reflue vers les organes vitaux : le cœur, les poumons, le cerveau. On ne peut imaginer concentration plus forte. L’homme, littéralement, devient un noyau dur. Centré sur ses forces vitales. C’est exactement ce que cherche Reverdi. Il fait bloc contre ses démons intérieurs… Mais je crois qu’on peut aussi étendre ce phénomène aux meurtres.

Marc tressaillit :

— Aux meurtres ?

— Rappelez-vous ce qu’il a fait à la jeune Danoise. Il a saigné la pauvre fille. Je pense que dans ces moments-là, la scène du crime devient une sorte d’expansion de lui-même. Il déplie son être dans cet espace et y provoque un afflux de sang, pour mieux se protéger. Exactement comme lorsque l’hémoglobine reflue vers le cœur et les poumons, au sein de son corps.

— Comment pouvez-vous être certaine de cela ?

— J’ai une autre question pour vous, se contenta-t-elle de répondre. Vous souvenez-vous de ses dernières paroles, sur la cassette ?

Marc n’hésita pas. Il prononça en français :

— « Cache-toi vite, papa arrive. »

Elle hocha lentement sa tête voilée :

— C’est peut-être un souvenir. Un traumatisme. Ou peut-être une hallucination. Je n’ai pas obtenu de réponse sur ce sujet. Mais il y a une certitude. Son comportement de défense est déclenché par l’arrivée symbolique du père. Voilà l’ultime menace : la personnalité paternelle. Il craint que cette personnalité se glisse en lui. Il a peur de devenir son père.

La psychiatre ordonnait des éléments essentiels, comme un puzzle, mais pas de la façon dont Marc l’aurait fait. Il rétorqua :

— D’après mes informations, Jacques Reverdi n’a pas connu son père. Comment pourrait-il craindre sa venue ? Ou son influence ?

— C’est exactement ce que je veux dire : ce qui compte, c’est son absence. Car alors, la figure paternelle peut revêtir tous les visages, toutes les personnalités. Cette présence polymorphe est la source de la schizophrénie de Jack. Il a peur d’être son père. C’est-à-dire n’importe qui, n’importe quoi. Au moment de ses crises, son être devient un point d’interrogation, une faille béante.

Marc comprit tout à coup où Norman voulait en venir :

— Vous pensez que ces figures potentielles pourraient être négatives ?

— Elles sont toujours négatives.

— Elles pourraient être criminelles ?

La psychiatre se recula contre l’accoudoir du canapé, pour s’éloigner de Marc et mieux le contempler :

— Jacques Reverdi est convaincu que son père était un criminel. Il tue quand il ne parvient plus à se défendre contre cette certitude. Quand l’apnée ne parvient plus à le protéger. Son père entre alors à l’intérieur de lui-même. Il se diffuse dans son « moi » comme un poison dans le sang.

— Je ne comprends pas. Vous venez de dire que le meurtre était au contraire un rite de protection.

Elle prit un ton ironique :

— C’est tout à la fois, mon cher… (Elle prononça ces dernières syllabes en français.) Jack appelle le sang de sa victime pour renforcer sa forteresse, comme un enfant qui dressait des murailles de sable face à la mer. Mais il est déjà trop tard. La vague est là. Elle détruit tout. Son acte criminel est la preuve que « papa » est arrivé… Chacun de ses meurtres est un mélange de panique et de résignation. De révolte et d’acceptation.

Marc prit le temps de réfléchir. Ces conclusions cadraient avec ses propres hypothèses, jusqu’ici mal définies. À cet instant, il comprenait une autre vérité, évidente lorsqu’on suivait la chronologie de Reverdi. Jusqu’à l’âge de quatorze ans, il avait été protégé contre cette menace par sa propre mère. Quand elle s’était suicidée, le jeune homme nu, sans protection, avait été assailli par la figure menaçante du père… Il résuma cette hypothèse à voix haute. La psychiatre confirma :

— Il y aurait aussi beaucoup à dire sur la disparition de la mère… C’est le deuxième traumatisme qui fonde la personnalité de Reverdi. Cette trahison — car Jack considère ce suicide comme une trahison — a été l’étincelle qui a allumé sa pulsion criminelle.

Un frisson saisit Marc :

— Vous voulez dire qu’il tue depuis l’adolescence ?

— Non. Le passage à l’acte demande toujours un temps de mûrissement. Vous êtes un spécialiste. Vous connaissez ces chiffres : les tueurs en série commencent en général leurs sinistres exploits à l’âge de vingt-cinq ans. Je pense que le profil de Jack suit cette règle. L’absence du père et la trahison de la mère ont « mûri » en lui, comme une tumeur, jusqu’à le transformer en prédateur. Il tue autant pour ressembler à son père que pour se venger de sa mère. Il hait les femmes. Toutes des traîtresses. Il veut les voir « saigner ».

Ce terme rappela à Marc un autre fait : Monique Reverdi s’était ouvert les veines. « Jack » reconstituait la trahison initiale. Il conclut :

— Pourquoi l’avez-vous libéré ? Je veux dire : pourquoi avez-vous renvoyé dans une prison classique un tel… malade ?

— Parce qu’il me l’a demandé. Quand il est sorti de sa crise hallucinatoire, c’était sa seule préoccupation. Retourner auprès de criminels ordinaires. Surtout ne pas rester chez les fous. Je n’avais aucune raison de lui refuser cela. Après tout, il n’a plus que quelques semaines à vivre.

— Vous l’avez libéré comme ça, sans traitement, sans assistance ?

— Non. Il suit une médication à Kanara, et un de nos psychiatres se rend là-bas, une fois par semaine.

Le Dr Norman regarda sa montre et se leva. Le rendez-vous était terminé. Ils marchèrent vers la porte. Les amoks les suivaient toujours de leurs grands yeux allumés. Sur le seuil, la psychiatre lui demanda :

— Je peux vous poser une question… personnelle ?

Il fit un signe positif de la tête, tentant de sourire, mais l’angoisse lui paralysait la face.

— Avez-vous eu des contacts avec Reverdi ?

— Non, mentit Marc. Il refuse toute interview.

Elle lui prit les mains :

— Si jamais vous réussissez à l’approcher, à lui parler, tenez vos promesses. (Elle ajouta un sourire, comme pour atténuer l’avertissement.) Ne le trahissez jamais. C’est la seule chose qu’il ne pourrait pas vous pardonner.

39

Il haïssait le football.

On lance une balle à un chien, pas à un homme. Il regardait, assis sur les gradins bricolés du stade, les autres détenus disputer un match. Ils gueulaient, frappaient, couraient après la « baballe ». À dix heures du matin, alors que le soleil pesait déjà des tonnes. De vrais connards.

Par réaction, Jacques songea à sa propre discipline. Rien à voir avec ce sport de rase-mottes. L’apnée offrait la clé de l’univers, qui n’était pas, comme beaucoup le pensaient, au fond de la mer, mais ailleurs.

D’ordinaire, il n’invoquait jamais ses souvenirs de plongée. D’abord pour n’éprouver aucune mélancolie. Mais aussi pour ne pas souiller les profondeurs au contact de la surface. Pourtant, aujourd’hui, il était d’humeur radieuse et, les yeux fermés, il se laissa aller au jeu de la réminiscence. Malgré lui, il inclina la tête brièvement, donnant le signal pour qu’on libère la gueuse.