Elle joua l’ironie, pour désamorcer la gravité qui s’installait :
— Original, comme métaphore.
— Pas une métaphore, une expérience… pratique. (Il ne quittait pas son ton sérieux.) Au fil des années, entre un homme et une femme, tout brûle, tout se consume. Je veux dire : ce qu’ils ont de meilleur. Un jour, ils se réveillent parmi les cendres.
— Mais pourquoi « incendie chimique » ?
— Parce qu’il reste entre eux les matériaux les plus durs, les pièces non inflammables. La haine. L’amertume. La rancœur. Et la peur. Quand j’étais reporter, j’ai couvert pas mal de catastrophes. Des crashes. Des explosions d’usines. Il reste toujours des carcasses noirâtres, des machins incorruptibles, qui refusent de cramer. Ce genre de tableaux me rappellent mon mariage.
Le garçon arriva. Ils commandèrent. Lorsqu’il eut disparu, Vincent regarda le fond de son verre. Il le faisait tourner en suivant ses reflets circulaires.
— J’ai compris au moins une chose, murmura-t-il. Les femmes portent l’amour en elles.
— Comme les hommes, non ?
— Non. Elles ont le feu sacré. Elles « croient » en l’amour, comme les intégristes croient en Dieu. Quelle que soit la fille que tu rencontres, quelle que soit son attitude, son insouciance apparente, son indépendance, elle conserve toujours en elle, parfois très profondément, ce feu sacré.
Elle frémit à ces évocations répétées du feu. À croire que Vincent faisait exprès d’user de cette image. Mais elle se sentait aussi en complicité. Il poursuivait :
— Comme ces bonnes femmes dans l’Antiquité qui veillaient sur un brasier qui ne devait jamais s’éteindre.
— Les vestales.
— C’est ça. (Il lui fit un clin d’œil.) Il faudrait plus de mannequins dans ton genre.
Le sommelier arriva, d’un pas de trique. Vincent lui prit la bouteille des mains et lui fit signe de décamper.
— Chaque femme est un temple, répéta-t-il, en remplissant leurs verres. Avec cette flamme à l’intérieur. Qui ne s’éteint jamais.
Khadidja était étonnée par la tournure de la conversation. Évoquer ces figures antiques avec le « roi du flou » : Paris recelait de sacrées surprises. Elle demanda, malgré elle :
— À l’époque, comment tu t’en es sorti ?
Il vida son verre d’un trait :
— Grâce à l’alcool. (Il gloussa pour lui-même.) Non, je déconne. Grâce à un pote, avec qui j’ai fait équipe pendant plusieurs années. On était paparazzis. Un tandem d’enfer.
Khadidja devinait la suite. Son cœur s’accéléra.
— Ton copain rouquin ?
— Lui-même. Marc Dupeyrat. Celui qui t’a tapé dans l’œil.
— Je le trouve plutôt… bizarre.
— C’est le moins qu’on puisse dire. Lui aussi a vécu une expérience singulière.
— Encore une affaire de « feu sacré » ?
— Bien pire que la mienne.
La gravité de Vincent s’accentua encore. Le dîner devenait carrément funèbre. Khadidja croisa ses bras sur la table et planta son regard dans l’œil de son interlocuteur :
— Tu en as trop dit ou pas assez, mon petit père…
Il tenta de rire et nia de la tête, secouant ses cheveux longs :
— Oublie tout ça : on est là pour faire la fête.
— On la fera après.
— Ça m’étonnerait qu’on ait encore la pêche.
— Je prends le risque.
Vincent renifla fortement, regarda si le serveur n’arrivait pas avec les plats — mais bien sûr, personne n’était en vue. Alors il dut attaquer :
— C’est arrivé avant que je le connaisse. En 1992. Il travaillait sur un sujet plutôt chaud, concernant la mafia sicilienne. Il devait passer plusieurs semaines là-bas. Il a demandé à sa fiancée de le rejoindre.
La gorge de Khadidja se serra :
— Comment elle s’appelait ?
— Sophie. Pour lui, ce trip en Sicile était une sorte de voyage de fiançailles. Il comptait l’épouser peu après.
Elle baissa la tête pour dissimuler son désarroi — chaque mot la blessait :
— Qu’est-ce qui s’est passé ?
— La fille a été assassinée.
Khadidja releva les yeux. Vincent souriait tristement, en remplissant de nouveau son verre. Il but une goulée et fit claquer sa langue :
— Ils s’étaient installés à Catane, une des grandes villes de Sicile. Un jour, en fin d’après-midi, alors que Marc revenait de visiter la prison des mineurs de Bicocca, il a découvert son corps dans la pension qu’ils habitaient.
Khadidja comprenait maintenant la raison de la personnalité étrange de Marc. Un traumatisme originel. Cela aurait pu créer un lien avec elle-même, mais non : cette histoire isolait Marc, totalement. Un veuf hermétique, fermé sur son chagrin.
— C’était un contrat de la mafia ?
— On n’a jamais su, mais ce n’était pas leur style. Plutôt l’œuvre d’un cinglé. Le genre « tueur en série ».
— Qu’est-ce qu’il lui a fait ?
— Je crois qu’on s’aventure sur un très mauvais terrain. Pas du tout le genre de sujet pour un dîner aux chandelles.
— Raconte-moi.
— Tu es certaine de vouloir les détails ?
— J’ai le cœur bien accroché, crois-moi.
Vincent se voûta sur son siège et scruta la bouteille de vin, dont les reflets noirs évoquaient maintenant une lampe magique. Il reprit d’une voix profonde :
Marc n’a jamais voulu me donner les détails. Mais j’étais comme toi : je voulais en savoir plus. Alors, j’ai téléphoné à des collègues paparazzis italiens, qui possédaient eux-mêmes des contacts avec les carabiniers, en Sicile. En une semaine, j’ai eu toutes les informations. J’ai même récupéré le dossier complet de l’instruction. Tu sais, en Italie, les paparazzis sont…
— Qu’est-ce que tu as découvert ?
— Le pire. La pauvre fille est tombée sur un psychopathe.
Il s’arrêta, hésitant encore. Il empoigna la bouteille et remplit une fois de plus son verre. Après une gorgée, il reprit :
— D’abord, il l’a sérieusement cognée. Puis il l’a bâillonnée et attachée sur le lit de la chambre avec les cordes des rideaux. Il est parti dans la cuisine et a trouvé des gants en caoutchouc. Il a fouillé dans l’armoire et a piqué les baskets de Marc, en caoutchouc également. Ensuite, il a déniché une rallonge électrique, dont il a dénudé la prise femelle. Il a branché la prise mâle sur le secteur puis il a torturé sa victime. Il l’a pénétrée avec son câble de 220 volts. Il l’a sodomisée, toujours avec sa rallonge. Il lui a retiré son bâillon et l’a forcée à sucer les fils sous tension. D’après le rapport d’autopsie, ses gencives étaient complètement brûlées. Comme ses organes génitaux.
Vincent but encore un coup. Il était emporté malgré lui par ses confidences :
— Ce n’est pas tout. Le salopard a continué son carnage. À ce stade, elle devait être morte. J’espère en tout cas. Après les électrochocs, le tueur a trouvé dans la cuisine un couteau de pêcheur, avec une lame courbe, qu’on utilise pour trancher les filets emmêlés. Il lui a ouvert le ventre, au pubis jusqu’au larynx. Il a sorti les entrailles et les a répandues à travers la chambre.
Les plats arrivèrent. Beaucoup trop tard. Vincent continua de sa voix rauque :
— Quand Marc est rentré chez lui, il a découvert le spectacle. Les viscères figés sur le parquet. La bouche noire, gonflée en un rictus abominable. Les baskets, ses propres baskets, dans la mare coagulée.
Khadidja demeurait muette. Elle évoluait en cet instant dans un espace de non-être. Elle ne chutait pas : elle volait, légère, au-dessus des gouffres de néant. Enfin, au bout d’un siècle, elle entendit sa voix demander :