Il éteignit la lumière. D’autres idées venaient le tarauder. Comme cette théorie du deuxième homme. Vanasi avait réussi à instiller le doute dans son esprit. Marc ne pouvait exclure l’idée d’un complice.
De nouveau, l’énigme du père vint se poser. Était-il possible qu’il existe, quelque part, un père criminel, qui ait influencé, voire formé, ou même aidé, Reverdi dans ses turpitudes ? La danseuse royale avait dit : « Il n’est pas le seul coupable. » Et le Dr Alang lui avait soufflé, à propos de la cassette vidéo : « Il parle du meurtre comme s’il en avait été le témoin, et non l’auteur. » Marc entendait encore la petite voix de Reverdi devenu enfant : « Cache-toi vite, papa arrive… »
Marc secoua énergiquement la tête. Non. Impossible. Il devait abandonner cette théorie absurde. Il s’était déjà pris une suée en imaginant l’avocat détraqué, le dénommé « Jimmy », devenir le bras armé de Jacques. Il n’allait pas maintenant inventer un père diabolique, qui pourrait être sur ses traces…
Il remisa tous ses délires dans un coin de sa tête et ferma les yeux sur cette pensée rassurante :
Jacques Reverdi était seul.
Et lui était deux, avec Élisabeth.
50
Le lendemain matin, Marc loua un scooter : les ruines d’Angkor étaient situées à cinq kilomètres. Il traversa Siem Reap, vaste ville de province qui ne possédait pas de traits particuliers, puis atteignit un barrage à péage qui marquait l’entrée du site archéologique.
Avant d’entrer, Marc s’offrit un petit déjeuner asiatique : un grand bol de nouilles tièdes, saupoudrées de pièces de bœuf et de lamelles de carottes froides. Revigoré, il paya sa dîme aux gardiens ensommeillés. Au passage, il se renseigna sur l’apiculteur. Les hommes hochèrent la tête, pouce en l’air : « Honey very good… »
Marc reprit la route. Elle était absolument droite, à travers la brousse grise. Sans ramification ni tournant : juste une piste bitumée, taillée dans la forêt, pour vous emmener « là-bas ».
Il croisa quelques paysans à vélo, enfouis sous des bottes de palmes ; des cahutes où on vendait l’essence dans des bouteilles de whisky ; des éléphants se préparant à une rude journée de promenades touristiques. Il contemplait surtout les grands arbres argentés, dont il avait lu, encore une fois, les noms dans son guide : banians, fromagers, bananiers…
Un virage le surprit. Plutôt un angle droit, qui se brisait contre un fleuve immobile, nappé de nénuphars. Marc s’arrêta, et scruta les eaux stagnantes. Pas de panneau. Aucun passant. Il sentit, pure intuition, que quelque chose se profilait sur la gauche, derrière la ligne des arbres, après le premier méandre du fleuve.
Il passa une vitesse et prit cette direction. La route s’asséchait, s’empoussiérait. Des petites feuilles venaient racler le sol. La vibration du moteur se mêlait à leurs frottements sur l’asphalte. Marc ne cessait de lancer des regards vers la rive d’en face, sentant qu’une présence allait jaillir.
Alors, tout à coup, il vit, coiffant la surface des nénuphars et la frange verdoyante des feuillages, les tours légendaires d’Angkor Vat. Cinq épis de maïs, aux contours ciselés, disposés en éventail, qui étaient devenus, dans la mémoire collective, le symbole absolu des temples nés dans la jungle.
D’abord, Marc n’y crut pas. Comme toujours, face à un tableau trop célèbre, il ne trouvait pas ses repères. Il ne reconnaissait pas l’image qu’il avait en tête. Tout cela sonnait faux. Désaccordé. Puis, presque aussitôt, le sentiment contraire le saisit : une familiarité naturelle s’épanouit dans sa conscience. Comme s’il avait toujours vécu auprès de ces édifices.
Il ne s’arrêta pas. D’après son plan, le chemin était encore long pour atteindre le Bayon, autre temple majeur, près duquel l’apiculteur entretenait ses ruches. Il suivit la piste, toujours droite, toujours nue, au fil du fleuve.
Au bout de dix minutes, un portail monumental apparut, au bout d’un pont de pierre, cerné de guerriers et de dragons. Une lourde ogive, construite de blocs vert-de-gris, surmontée d’un immense visage placide, dont la sagesse et la douceur semblaient sortir de ses lèvres souriantes, à la manière d’une buée vaporeuse.
De l’autre côté, ce n’était pas la ville, mais encore la forêt. Marc roulait toujours. Les dimensions du site étaient vertigineuses. La jungle, haute, aérée, semblait ne plus finir. Cheveux au vent, respirant l’air ensoleillé, Marc savourait le paysage. Il admirait les hauts futs cendrés, les frondaisons immenses, qui s’ouvraient devant lui comme des mains, en signe d’accueil.
Bientôt, au bout de la route, les arbres parurent s’immobiliser. Marc crut à un effet de la lumière. Mais non : à mesure qu’il approchait, les cimes refusaient de s’éloigner ; les feuilles ne bougeaient plus. Elles dessinaient maintenant des traits, des courbes, des ornements. De la pierre. Le premier temple, taillé à même la forêt, était en vue. Des tours et des terrasses se creusaient au fond des frondaisons. Marc révisa encore son impression. Des visages. Des visages à fleur de jungle… Chaque trait de latérite, chaque bloc de grès révélait un front, un regard, un sourire. Le temple venait à lui comme une procession de dieux, calme et lente.
Il était arrivé. Le Bayon, surnommé la « forêt des visages ». Marc en fit le tour. Sur le troisième côté, il repéra, en haut des marches, un mur sculpté. Il stoppa son scooter et s’approcha, enjambant les centaines de blocs écroulés, épars sur le sol.
Cette façade était d’une complexité extraordinaire : plusieurs terrasses s’étageaient, supportant chaque fois des dizaines de visages, variant les expressions, les regards, les couronnes. Dans les niches, des danseuses apparaissaient, des guerriers se découpaient. Tout était taillé, travaillé, ciselé.
Marc, portant toujours sa gibecière de touriste, songeait aux artistes qui avaient sculpté ces merveilles. Il avait l’impression de pénétrer dans leur cerveau. Comme si chaque détail, chaque encoignure révélait un aspect de leur conscience, de leur exigence, de leurs obsessions. Cette réflexion lui rappela Reverdi et son empire nocturne.
« Cherche la fresque. »
Voilà le lieu qu’il désignait. Il s’agissait de ces bas-reliefs en marche, dont les soldats « regardaient » le domaine de l’apiculteur.
Oui, il en était sûr, le miel n’était plus loin.
51
Marc découvrit la ferme, à cinquante mètres, dans l’axe du bas-relief, derrière un groupe de hauts fromagers. Deux bâtiments sales, disposés en forme de L, dont les toits étaient couverts de feuilles mortes. Un panneau annonçait fièrement : LABORATOIRE DE FORÊT. Sur la gauche, des dizaines de boîtes de bois surélevées : les ruches. Tout autour, bourdonnaient des nuages d’abeilles.
Des gamins, aux allures de chats sauvages, dansaient, tournaient, s’agitaient entre les rangées, rivalisant de rapidité avec les insectes. Marc aperçut, au milieu de la horde, une silhouette qui n’était pas plus haute que les autres, mais qui semblait beaucoup plus âgée. Le « maître d’or ». À le voir, le surnom paraissait exagéré. Un squelette rabougri, la tête enveloppée d’un sarong usé, rougi de latérite. Par-dessus, il portait un chapeau de paille, qui maintenait devant sa figure un lambeau de filet de ping-pong vert.
L’homme s’avança vers Marc, écartant son voile sur un visage cuit et raviné. Les enfants l’accompagnaient. L’un portait des croquenots sans lacets, un autre était enroulé dans une veste de faux tweed, bouclée avec une ficelle, un autre encore était vêtu d’un imper sur son torse nu. Ils portaient tous le même filet vert devant les yeux. Los Olvidados, version asiatique. Parvenus près de Marc, ils soulevèrent en un seul mouvement leur visière et révélèrent le même regard de malice.