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Enfin, j’ai trouvé la voie. J’ai déchiffré la signification des « Jalons d’Éternité »…

Marc écrivit plus d’une heure, sur ce même ton passionné. Il donna les moindres circonstances de sa quête — évoquant même son passage à Cambodge Soir, sa rencontre avec la princesse Vanasi. Il ne voulait rien cacher de ses victoires. Il savait que Reverdi imaginerait la belle Élisabeth, aux allures de Khadidja, en train d’arpenter les rues de Phnom Penh, le parvis du Palais Royal, les ruines d’Angkor Thom…

Ensuite, il raconta ce qu’il imaginait : les entailles suivant les veines, la cicatrisation spontanée au miel, l’ouverture à la flamme.

Quand il eut achevé son long message, il l’envoya sans le relire. Il ne voulait rien retoucher — en conserver la spontanéité. Plus que jamais, il s’étonnait de sa capacité à endosser la peau d’Élisabeth. Ce ton enflammé, cette admiration amoureuse lui venaient naturellement. Et il préférait ne pas trop descendre en lui-même pour savoir où il péchait ces mots troubles…

Mais il y avait pire : la crise d’hallucination qu’il avait subie dans l’après-midi. Durant quelques heures, il avait été Reverdi.

Son profil devenait de plus en plus confus. Cinquante pour cent Élisabeth. Cinquante pour cent Reverdi. Où était le véritable Marc ?

Trois heures du matin.

Il ne dormait toujours pas. Dans l’obscurité, les mains croisées derrière la nuque, il observait son ventilateur qui tournait inlassablement. Les paroles de l’apiculteur lui revenaient : « Les pales tournent si vite qu’on ne peut pas les distinguer. Le cerveau humain, pareil. Nos pensées vont trop vite. Impossible de les démêler. »

Pour se distraire, il tenta, mentalement, d’isoler une partie de l’hélice. S’il y parvenait, peut-être qu’une nouvelle idée lui apparaîtrait. Le vieillard avait dit : « Transformer la pensée en objet fixe. »

Soudain, il se redressa : une évidence venait de le saisir. Il devait faire part au monde des résultats de ses recherches. Il ne pouvait garder une telle quête, une telle exploration, pour lui.

Un livre.

Il devait écrire un livre.

Un document qui raconterait son aventure. Un témoignage unique sur sa descente aux enfers. Il fallait qu’il diffuse son expérience, qu’il révèle aux autres le secret qu’il était en train de mettre à nu. Il isolait, tel un chercheur scientifique, un virus maléfique. C’était une date dans l’histoire de la connaissance humaine !

À cet instant, son sang se figea. En vérité, il ne pourrait rien publier. Même après l’exécution de Reverdi. Pour une raison élémentaire : il serait aussitôt inculpé pour « dissimulation de preuves » et « entrave à la justice ». On comprendrait qu’il avait mené son enquête, en toute discrétion, qu’il avait réussi à obtenir des informations essentielles mais qu’il avait suivi le procès sans bouger, sans offrir la moindre contribution.

On condamnerait ses méthodes abjectes — son imposture, ses mensonges. Et son indifférence à l’égard des familles des victimes. Pas une fois, il n’avait envisagé de livrer des renseignements aux parents sur la disparition de leurs enfants…

Un salopard de journaliste, une ordure cynique, qui méritait un châtiment : voilà les distinctions auxquelles il aurait droit.

Sans compter qu’il avait déjà été condamné à deux reprises, en 1996 et 1997, pour « harcèlement », « violation de vie privée » et « vol par effraction ». Il n’avait échappé que de justesse à la taule. Cette fois, il écoperait d’une peine de prison ferme.

Il essaya de se détendre, d’accepter cette déception. Il se concentra encore sur le ventilateur et tenta, une nouvelle fois, d’arrêter mentalement le mouvement et de visualiser une des v pales. À mesure que son attention se focalisait, il sentit une autre idée affleurer à son esprit. Une pensée encore confuse, mais qui pouvait le sortir du tunnel…

Alors, d’un coup, il sut.

Un roman.

Il devait écrire un roman de fiction, qui raconterait la vérité, sans que personne le sache. Il lui suffirait de se démarquer des faits officiels, révélés par les médias, et tout le monde croirait à une histoire imaginaire. Oui. Il allait écrire un roman qui allait sonner furieusement « vrai » parce que tout, ou presque, y serait vrai.

Une vague s’ouvrit en lui. Quelque chose d’enfoui, d’enterré dans son cœur depuis des années. Ses rêves déçus de romancier. Ses espoirs étouffés d’écrivain. Depuis combien d’années avait-il renoncé à écrire une œuvre littéraire ? Depuis combien de temps ce projet était-il remisé dans le fatras de ses désillusions ?

Mais aujourd’hui, c’était décidé.

Son histoire allait faire l’objet d’un thriller implacable.

Un thriller écrit de l’intérieur.

Sous la dictée d’un assassin.

53

Jacques Reverdi contemplait le corps d’Hajjah Elahe Tengku Noumah, membre de la famille royale du sultanat de Perak.

Le môme venait d’être retrouvé mort dans sa cellule.

À trois heures du matin, lors d’une ronde.

Deux « volontaires » avaient été appelés pour transporter le cadavre. Reverdi était de l’équipe. Ils l’avaient installé dans la salle de consultation de l’infirmerie, en attendant son transfert à la morgue de l’Hôpital Central. Le Dr Gupta, mal réveillé, avait demandé à Jacques de veiller le corps, puis était reparti se coucher.

Les premières constatations s’orientaient vers le suicide. Le jeune aristocrate s’était pendu dans sa cellule, avec le câble de son téléviseur. Pendu : Reverdi était d’accord. Mais certainement pas de son plein gré. On avait découvert le gamin à genoux sur le sol, les vertèbres cervicales brisées, le câble fixé aux canalisations du lavabo.

Qui se pendait à genoux, à la seule force de sa volonté ?

Un homme comme Jacques, peut-être, mais pas un gosse comme Hajjah.

Un fils de famille dont le moindre effort avait été noyé dans la gélatine du fric. Dès qu’il avait été seul avec le corps, Reverdi avait palpé ses membres inférieurs. Les articulations des jambes étaient molles — brisées. La scène était facile à imaginer. Les Philippins, commandités par les Chinois, avec la bienveillance de Raman, avaient surpris Hajjah dans sa cellule. Ils l’avaient bâillonné et lui avaient garrotté le cou avec le fil de la télévision qu’ils avaient fixé aux tuyaux. Ensuite, ils avaient tiré sur ses jambes, à l’horizontale, de toutes leurs forces, jusqu’à lui craquer les vertèbres.

Sous les ongles de la victime, Reverdi avait également remarqué des traces de peau. Le gamin avait tenté de se défendre, tandis que les salopards l’écartelaient. Quelle chance avait-il contre des tueurs qui auraient liquidé n’importe qui pour un paquet de cigarettes ?

Une fois, Hajjah lui avait demandé sa protection.

Il avait répondu « on verra ».

Une autre fois, Éric avait imploré son aide. Il avait répondu « on verra ».

On voyait maintenant.

Et il n’avait pas levé le petit doigt pour défendre le gamin.

Il n’en éprouvait aucun remords. La prison n’est pas fondée sur un système d’entraide ou de solidarité. C’est un monde où les intérêts personnels cohabitent, sans se mêler. À l’occasion, ils peuvent s’accorder sur un objectif commun mais la règle est de ne jamais sortir de son propre cercle d’existence. Une logique de rats, où l’intelligence ne s’applique qu’à sa survie immédiate.

Pourtant, maintenant, tout était différent.