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Marc n’avait aucun doute : Jacques Reverdi était vivant.

Et lui, il était un homme mort.

Il ne répondait plus au téléphone. Ni sur son portable, ni sur sa ligne fixe. En début d’après-midi, il ne prit qu’un appel : celui de Vincent. C’était lui qui, avec Khadidja, l’avait récupéré dans les escaliers des Remises, et l’avait emmené aux urgences de Cochin. Puis il l’avait déposé chez lui, inconscient, et bordé comme un bébé.

Au téléphone, Marc le remercia mais n’évoqua pas l’affaire Reverdi. À l’évidence, le géant ignorait la nouvelle. À dix-sept heures, pris d’une brutale inspiration, il répondit aussi à Renata Santi, qui avait déjà appelé cinq fois. Il fit une dernière tentative pour éviter la catastrophe.

— Il faut arrêter la publication, ordonna-t-il sans préambule.

— Pardon ?

— On doit tout stopper.

L’éditrice partit d’un grand éclat de rire :

— Vous êtes fou ? Pourquoi ?

— J’ai mes raisons.

— C’est à cause de la mort de Reverdi ? Vraiment, Marc, je saisis de moins en moins…

— Arrêtez la publication !

— Impossible. Les livres sont déjà en librairie, depuis ce matin.

— On doit pouvoir stopper les livraisons suivantes, non ?

— Vingt mille bouquins ont été mis en place. Arrêtez de faire l’enfant, Marc. Je vais finir par me fâcher. D’ailleurs, cette histoire d’accident en Malaisie est excellente. Les demandes d’interviews pleuvent et…

Marc raccrocha. Il s’effondra sur le sol. Et demeura assis par terre, anéanti, durant plusieurs heures, à écouter les messages qui se multipliaient sur son répondeur. Les exigences hystériques de Renata, les demandes répétées de Verghens, les assauts de collègues journalistes et aussi — c’était le bouquet — plusieurs appels de Khadidja, qui téléphonait pour savoir s’il allait mieux.

Enfin, la nuit se glissa dans l’atelier, entre les rideaux tirés. Il ne bougeait toujours pas. Il n’avait même pas la force de se concocter un café. Son propre piège se refermait sur lui, et il en éprouvait une sorte de soulagement. Depuis le début, il le savait : tout cela finirait mal. Il n’y avait plus qu’à attendre la mort.

À aucun moment, il n’eut l’idée de boucler ses valises, de prendre la fuite. Pas plus qu’il n’imagina prévenir la police. Pourtant, c’était la solution la plus rationnelle. Il aurait d’abord du mal à convaincre les flics mais il possédait un dossier solide — notamment les lettres de Reverdi. Des documents qui constituaient aussi un dossier à charge contre lui : dissimulation de preuves, complicité de meurtres… Il se revoyait encore exhumer le cadavre sur l’île des morts.

Oui, il était complice. Il aurait pu faire progresser l’enquête mais il n’avait rien dit. Il aurait pu renseigner les parents des disparues, aider les avocats impliqués, comme Schrecker, mais il n’avait pas bougé. Il avait préféré écrire son livre, sans tenir compte du procès, ni du chagrin des familles. En parfait égoïste. Le « prix Pulitzer » des ordures, voilà ce qu’il méritait. Et accessoirement, quelques années de taule…

Marc avait déjà été condamné deux fois par la justice française, pour violation de domicile et vol par effraction. Il ne bénéficierait d’aucun sursis. La prison ou la mort : y avait-il à hésiter ?

Bien sûr que non. Pourtant, lorsqu’il envisagea cette solution, au cœur de la nuit, il la repoussa. Il était terrifié par l’idée de l’incarcération. Et il ne pouvait se résoudre à se livrer à la police sans avoir de certitudes. Après tout, peut-être se montait-il la tête. Reverdi était mort et la voie était libre.

Jeudi 16 octobre.

Il macéra encore une deuxième journée.

Il ne bougeait que pour consulter les journaux sur Internet : rien de nouveau. Les équipes de police parlaient déjà d’abandonner les recherches.

La nuit suivante, à deux heures du matin — neuf heures du matin en Malaisie —, il fut saisi d’un sursaut. Il pouvait réagir. Obtenir au moins des informations de première main, en contactant les personnes qu’il connaissait. Le nom d’Alang jaillit naturellement dans son esprit.

Le médecin légiste n’avait pas son ton habituel. Marc devina tout de suite qu’il savait « quelque chose » :

— Qu’est-ce qui se passe ?

— L’autopsie du chauffeur du fourgon. Le légiste de Johor Bahru m’a téléphoné… pour avoir un conseil.

— À quel propos ?

— Il y a une… anomalie. Le chauffeur n’est pas mort de noyade. Ni de l’impact de la chute.

— Qu’est-ce qui lui est arrivé ?

— On a retrouvé l’aiguille d’une seringue plantée dans sa nuque. Après analyse, les médecins ont découvert aussi des bulles d’air dans sa moelle épinière. On lui a injecté de l’air entre les vertèbres cervicales. La mort a dû être instantanée.

Marc se souvenait que Reverdi avait décroché un poste à l’infirmerie. Avait-il accès aux seringues ? Il demanda :

— Il pouvait atteindre la nuque du chauffeur ?

Alang hésita. Sa voix était blanche :

— Reverdi n’a pas voyagé dans un fourgon traditionnel mais dans une voiture sécurisée, qui comportait seulement un grillage entre le chauffeur et les places à l’arrière. À travers les mailles, il a pu enfoncer l’aiguille et provoquer l’accident. L’information est encore confidentielle mais…

Marc coupa court aux précautions d’Alang — ils s’étaient compris l’un et l’autre. Il le remercia et lui promit de rappeler. L’évasion ne faisait plus de doute.

Cette certitude lui fit l’effet d’un électrochoc.

À l’aube du vendredi, il décida de s’activer.

Non pas fuir.

Non pas prévenir la police.

Mais affronter Jacques Reverdi.

Et d’abord, tenter de deviner ce qu’il allait faire.

Combien de temps mettrait-il pour revenir en Europe ?

Un évadé ordinaire avait peu de chances de passer inaperçu en Malaisie. Mais Reverdi connaissait le pays en profondeur et parlait la langue. Il maîtrisait aussi les pays voisins — Thaïlande, Vietnam, Birmanie… — et savait sans doute comment les rejoindre en toute discrétion. D’autre part, c’était un homme qui s’était toujours tenu prêt à ce genre d’éventualité. Il devait posséder, depuis toujours, un « plan B ».

Marc attrapa la carte d’Asie du Sud-Est et tenta d’imaginer son parcours, tout en évaluant le temps que cela prendrait. Avec le doigt, il suivit le fleuve Muar. Par la mer, Reverdi pouvait rejoindre l’Indonésie. Il pouvait aussi descendre au sud et atteindre Singapour — mais Marc n’y croyait pas : trop proche de Johor Bahru. Il pouvait également retourner à Kuala Lumpur et se perdre dans la ville…

Marc, sans savoir pourquoi, penchait plutôt pour une fuite vers les pays limitrophes, là où il pouvait s’enfouir dans la jungle.

Là, il remonterait vers les zones de tourisme. Un arbre se cache parmi les arbres. Un Blanc parmi les Blancs. Hôtels internationaux, clubs, tours-operators… Reverdi allait mettre la main sur un nouveau kit d’identité — passeport, permis de conduire, argent liquide… — et s’évanouir parmi un groupe d’Occidentaux.

Un tel périple lui prendrait deux ou trois jours, pas plus. Ensuite, il pourrait s’envoler de Bangkok ou d’Hanoi et rejoindre un pays d’Europe. Belgique. Pays-Bas. Royaume-Uni. Allemagne. Puis rejoindre Paris par le train ou la route. À l’opposé d’un banal fuyard, qui attendrait que les choses se tassent pour bouger, Reverdi allait agir le plus vite possible. Avant même que les autorités malaises ne concluent à son évasion.