C’était un prénom, aussi lui donnai-je le mien.
— Genry, dis-je, remplaçant l’l par un r. Sous la conduite de Goss, nous nous enfonçâmes dans l’ombre glacée de la forêt. L’étroit sentier changeait souvent de direction, montant et descendant en lacets ; çà et là, au bord du sentier ou à quelque distance parmi les troncs massifs des hemmens, se dressaient les petites maisons couleur de forêt. Tout était rouge et brun, humide et froid, silencieux, odorant, ténébreux. De l’une des maisons venait le faible son suave et sifflant d’une flûte karhaïdienne. Goss allait d’un pas léger et rapide, avec une grâce féminine, me précédant de quelques pas.
Tout à coup sa chemise blanche s’illumine, et à sa suite je passe de l’ombre au plein soleil sur un vaste pré vert. À six pas de nous se tient une figure droite et immobile se profilant sur le vert des hautes herbes où son hieb rouge et sa chemise blanche paraissent comme une incrustation d’émail étincelant. Cent mètres plus loin se dresse un autre personnage en bleu et blanc, qui, immobile comme une statue, ne tourne pas les yeux vers nous tout le temps que nous sommes en conversation avec le premier personnage. Il pratique cette discipline du Handdara qu’on appelle la Présence et qui est une sorte de transe – portés sur les expressions négatives, les Handdarata appellent cela une contre-transe – visant à la diminution du moi (ou à son accroissement ?) par une réceptivité et une acuité sensorielles poussées à l’extrême. Bien que cette technique soit exactement l’inverse de la plupart de celles qu’utilise le mysticisme, c’est probablement une discipline mystique orientée vers une expérience de l’immanence ; mais il m’est impossible de ranger avec certitude les pratiques des Handdarata dans telle ou telle catégorie. Goss adresse la parole à l’homme en rouge. Tandis qu’il met fin à son immobilité concentrée, nous regarde et avance lentement vers nous, je me sens rempli d’une crainte respectueuse. Dans ce soleil de midi, il rayonne d’une clarté qui émane de sa personne.
Il est aussi grand que moi, mince, avec un beau visage limpide et ouvert. Comme nos regards se rencontrent, une impulsion soudaine, irrésistible, me pousse à chercher le contact avec lui par communication télépathique, ce langage que je n’ai jamais employé depuis mon arrivée sur Nivôse et que je ne devrais pas encore employer. Je formule mon message. Aucune réaction. Le contact ne se fait pas. Il continue à me regarder droit dans les yeux. Au bout d’un moment il me sourit et dit d’une voix douce, assez aiguë :
— Vous êtes l’Envoyé, n’est-ce pas ?
— Oui, dis-je en balbutiant.
— Je m’appelle Faxe, dit-il. C’est un honneur pour nous que de recevoir votre visite. Pensez-vous rester un moment avec nous à Otherhord ?
— Volontiers. Je désire m’initier à vos pratiques divinatoires. Et si en échange je puis vous renseigner sur moi, sur le monde d’où je viens…
— Tout ce que vous voudrez, dit Faxe, souriant avec sérénité. Je suis charmé de savoir que vous avez franchi l’Océan de l’Espace et que vous avez ajouté à ce voyage un trajet de mille six cents kilomètres et la traversée du Kargav pour nous rendre visite.
— J’ai été attiré vers Otherhord par la réputation dont jouissent ses prédictions.
— Vous voulez peut-être nous voir à l’œuvre ? Ou bien voulez-vous, personnellement, nous poser une question ?
Son regard limpide m’impose de dire la vérité :
— Je ne sais pas.
— Noussouf, dit-il, ça ne fait rien. Peut-être que si vous restez un moment avec nous, vous trouverez une question à nous poser, ou peut-être pas… Mais vous savez que les Devins ne peuvent se réunir qu’à certaines périodes, il faudrait donc, en tout cas, que vous passiez quelques jours avec nous.
C’est ce que je fis, et ce furent des journées bien agréables. Pas d’emploi du temps organisé, sauf pour le travail communal, les travaux des champs, le jardinage, l’abattage des arbres, les besognes d’entretien ; pour tout cela les hôtes de passage tels que moi prêtaient la main à l’équipe ayant le plus besoin de renforts. En dehors du travail, une journée pouvait très bien s’écouler sans qu’un seul mot fût prononcé ; mes interlocuteurs préférés étaient le jeune Goss et Faxe le Tisseur, dont la personnalité extraordinaire, limpide et insondable tel un puits d’eau cristalline, était comme la quintessence de l’âme de ces lieux. Le soir on se réunissait parfois au foyer d’une quelconque des maisons basses entourées d’arbres ; on y faisait la conversation en buvant de la bière, et l’on y jouait quelquefois de la musique, cette musique puissante de Karhaïde, aux lignes mélodiques simples, mais aux rythmes complexes, toujours improvisée. Une nuit, deux résidents dansèrent, des vieillards à la tête chenue, aux membres décharnés, aux yeux sombres à moitié masqués par le lourd rideau des paupières. Ils évoluaient avec une lenteur, une précision et une maîtrise fascinantes pour l’œil et pour l’esprit. Ils commencèrent à danser pendant la Troisième heure, après le dîner. Les musiciens entraient en jeu et quittaient l’orchestre librement, à l’exception du batteur qui n’interrompait jamais sa percussion aux subtiles variations. Les deux vétérans dansaient encore à la Sixième heure (minuit), au bout de cinq heures terriennes. Ce fut la première fois que je pus observer le phénomène appelé dothe – l’utilisation volontaire et la pleine maîtrise de ce que nous appelons « la force nerveuse » et, de ce jour, je fus mieux disposé à croire ce qu’on racontait au sujet des Pères du Handdara.
Ces gens-là vivaient une vie introspective, indépendante, stagnante, saturée de cette singulière « ignorance » si fort prisée par les Handdarata, soumise à leur impératif d’inactivité et de non-intervention. Cette philosophie (exprimée par le mot noussouf que je suis obligé de traduire par « ça ne fait rien ») est essentielle au Handdara. Je ne prétends pas comprendre cette religion, mais je commençais à avoir une meilleure intelligence de la Karhaïde après une quinzaine passée à Otherhord. Sous la politique, le cérémonial et les passions de ce pays coule un sang obscur, le sang de ce culte passiviste, anarchique, silencieux, fécond et obscur qu’est le Handdara.
Et de ce silence, phénomène inexplicable, s’élève la voix du Devin.
Le jeune Goss, tout heureux de me servir de guide, me dit que ma question pouvait porter sur n’importe quel sujet et être formulée comme je voudrais.
— Plus la question est précise et limitée, plus exacte est la réponse, dit-il. À question vague réponse vague. Et naturellement, il y a des questions auxquelles on ne peut répondre.
— Et si je pose une de ces questions ? demandai-je. Je pensais qu’il voulait réserver une échappatoire aux Devins, et c’était classique mais dit avec raffinement. Je ne m’attendais pas à sa réaction.
— Le Tisseur refusera d’y répondre. Certains Devins sont allés à leur perte pour avoir répondu à des questions interdites.
— Vraiment ?
— Connaissez-vous l’histoire du Seigneur de Shorth, qui avait contraint les Devins de la Citadelle d’Asen à répondre à cette question : Quel est le sens de la vie ? Il y a de cela mille ans. Les Devins restèrent en l’ombre pendant six jours et six nuits. Finalement tous les Sages furent atteints de catatonie, les Zanis moururent, le Perverti tua le Seigneur de Shorth à coups de pierre, et le Tisseur… Il s’appelait Meshe.
— Le fondateur du culte Yomesh ?
— Oui, dit Goss, et il rit comme si c’était drôle, mais je ne savais pas si c’était de moi qu’il riait ou des Yomeshta.