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J’avais décidé de poser une question exigeant une réponse par oui ou par non. Cela pourrait au moins faire ressortir le degré et la nature de l’obscurité ou de l’ambiguïté présentée par la réponse. Faxe confirma ce que Goss m’avait dit : je pouvais questionner les Devins sur une chose dont ils ignoraient tout. Je pouvais demander si la récolte de hoolm serait bonne cette année dans l’hémisphère nord de S, et ils répondraient même s’ils ignoraient totalement qu’il existât une planète appelée S. Ce ne pouvait être alors qu’une affaire de pur hasard – pile ou face ou marc de café. Pas du tout, riposta Faxe, il n’y avait là rien de fortuit, il s’agissait même d’une opération qui était exactement l’inverse d’un jeu de hasard.

— Il s’agit alors de transmission de pensée.

— Non, dit Faxe avec son sourire empreint de sérénité et de franchise.

— Peut-être lisez-vous les pensées sans en être conscient ?

— Cela ne rimerait à rien. Si l’on connaît déjà la réponse, à quoi bon en payer le prix ?

Je choisis donc une question à laquelle, incontestablement, il m’eût été impossible de répondre. Seul le temps montrerait si l’oracle avait été juste ou faux, à moins que ce ne fût, comme j’avais lieu de le craindre, une de ces admirables prophéties professionnelles qui recouvrent toutes les possibilités. Ce n’était pas une question banale ; j’avais renoncé à l’idée de demander s’il allait cesser de pleuvoir, ou autre futilité de ce genre, lorsque j’avais appris que l’opération était pénible et non sans danger pour les neuf Devins d’Otherhord. Et maintenant que je connaissais bien Faxe, s’il m’était difficile de penser que c’était un fraudeur professionnel, encore plus inacceptable était pour moi l’idée qu’il pût être un fraudeur inconscient et sans malhonnêteté, car son intelligence était aussi dure, limpide et brillante que mes rubis. Je n’osais pas lui tendre un piège et décidai de lui demander ce que je voulais savoir plus que tout au monde.

Nous sommes le dix-huitième jour du mois d’Onnetherhad. Les neuf sont réunis dans un grand local généralement fermé à clef : une haute salle froide, dallée, faiblement éclairée par quelques meurtrières et par un feu brûlant dans un âtre profond à l’une de ses extrémités. Les neuf sont assis en cercle sur la pierre nue, tous en houppelande avec capuchon ; dans la faible lueur du feu qui brûle à distance, on dirait un cercle de dolmens. Assis près de l’âtre, Goss, quelques autres jeunes résidents et un médecin du Domaine le plus proche observent la scène en silence. Je traverse la salle et entre dans le cercle. Les choses se font en toute simplicité mais dans une atmosphère tendue. Un des personnages encapuchonnés lève les yeux sur moi au moment où je pénètre dans le cercle. Il a un visage étrange, des traits grossiers et lourds ; il me regarde avec des yeux insolents.

Faxe est assis, jambes croisées, immobile mais comme chargé d’une énergie qui s’accumule en lui et brise sa voix douce et suave comme sous l’impact d’une décharge électrique.

— Pose ta question, dit-il.

Je suis dans le cercle et je pose ma question :

— Cette planète, Géthen, sera-t-elle, d’ici à cinq ans, membre de l’Ékumen des Mondes Connus ?

Silence. Immobile, je suis accroché au centre d’une toile d’araignée tissée de silence.

— Je puis répondre, dit le Tisseur calmement.

L’atmosphère se détend. Les dolmens encapuchonnés semblent s’humaniser et prendre vie ; celui qui m’a fixé d’un regard si étrange commence à chuchoter à son voisin. Je quitte le cercle pour me joindre aux spectateurs assis près de l’âtre.

Deux des Devins sont restés renfermés en eux-mêmes, silencieux. L’un d’eux lève de temps en temps la main gauche et tapote le sol à petits coups rapides, quinze ou vingt fois, puis retombe dans l’immobilité. Je ne les ai encore vus ni l’un ni l’autre ; ce sont les Zanis, me dit Goss. Ils sont fous. Goss les appelle « coupe-temps », ce qui signifie peut-être schizophrènes. Les psychothérapeutes karhaïdiens, privés qu’ils sont des ressources de la télépathie, ce qui les met dans la situation de chirurgiens aveugles, sont par ailleurs très compétents en fait de drogues, d’hypnose, de chocs localisés, de cryothérapie et autres thérapeutiques mentales. Je demande à Goss si ces deux psychopathes ne sont pas guérissables.

— Guérissables ? dit Goss. Guérit-on un chanteur de sa voix ?

Cinq autres membres du cercle sont des Résidents d’Otherhord. Ils pratiquent, dit Goss, les disciplines Handdara de la Présence et doivent, tant qu’ils sont Devins, rester sages et continents pendant leurs périodes sexuelles. L’un de ces Sages doit être en kemma durant la cérémonie divinatoire. Je le repère aisément, ayant appris à détecter cette espèce d’aura subtile, cette intensification et cet éclat qui caractérisent la première phase du kemma.

À côté du Sage-en-kemma est assis le Perverti.

— Il est venu de Spreve avec le médecin, me dit Goss. Chez certains Devins, la perversion sexuelle est produite artificiellement en injectant à une personne normale des hormones mâles ou femelles dans les jours précédant la séance. Mais une perversion naturelle est préférable. Cet homme-là ne demande pas mieux que de venir s’afficher ici, il adore ça.

Goss emploie le pronom désignant un animal mâle, et non celui qui s’emploie pour un être humain jouant le rôle masculin dans l’acte sexuel. Il a l’air un peu embarrassé. Les Karhaïdiens discutent librement de tout ce qui a trait à la sexualité, et ils parlent du kemma comme d’une chose savoureuse mais qui mérite le respect. Pourtant ils sont sur la réserve dès qu’il est question de perversions – avec moi tout au moins. Une prolongation anormale de la phase du kemma et un déséquilibre hormonal permanent à prédominance mâle ou femelle produisent ce qu’ils appellent la perversion. Ce n’est pas un phénomène rare : trois ou quatre pour cent des adultes, dirais-je, souffrent ainsi de perversion sexuelle ; ce sont de ces anormaux qui, chez nous, seraient considérés comme des êtres normaux. Ils ne sont pas exclus de la société, mais tolérés avec un certain mépris, comme les homosexuels dans maintes sociétés bisexuées. En argot karhaïdien on les appelle morts vivants. Ils sont stériles.

Le Perverti, après m’avoir fixé, au début, d’un long regard étrange, ne s’intéresse plus qu’à une seule personne, son voisin le Sage-en-kemma, dont la sexualité de plus en plus active sera encore excitée, exacerbée, par la virilité insistante et exagérée du Perverti, jusqu’à atteindre finalement son plein épanouissement dans le rôle féminin. Le Perverti s’incline vers le Sage et ne cesse de lui parler avec douceur. Le Sage lui répond à peine et semble se dérober. Tous les autres sont depuis longtemps silencieux, et l’on n’entend que le chuchotement continuel du Perverti. Faxe a les yeux fixés sur un des Zanis. Le Perverti, d’un geste rapide, pose avec douceur sa main sur celle du Sage. Celui-ci se refuse à ce contact avec précipitation, mû par la crainte ou le dégoût, et tourne les yeux vers Faxe, comme s’il en espérait un secours. Faxe reste immobile. Le Sage garde sa place et ne réagit pas lorsque le Perverti le touche de nouveau. L’un des Zanis lève la tête et part d’un long rire faux, modulé, « Ah-ah-ah-ah… »

Faxe lève la main. Aussitôt tous les visages, dans le cercle, se tournent vers lui. On dirait qu’il a réuni tous leurs regards en une gerbe ou un écheveau.

Lorsque la séance a commencé, c’était l’après-midi et il pleuvait. La lumière grise a bientôt cessé de filtrer par les meurtrières sous l’avancée du toit. Maintenant des langues de lumière blanchâtre flottent comme de fantastiques voiles de navire, longs triangles ou rectangles obliques qui vont des murs au sol de pierre et jouent sur les visages des neuf Devins, tristes épaves et lambeaux lumineux venus de la lune qui se lève sur la forêt. Le feu est mort depuis longtemps et il n’y a plus que la lueur obscure de ces langues blafardes qui se promènent sur le cercle, dessinant un visage, une main, un dos immobile. L’espace d’un instant, je vois le profil rigide de Faxe, pâle visage de pierre sculpté dans un poudroiement de lueur diffuse. Le rayon de lune en diagonale progresse avec lenteur et vient à se poser sur une bosse noire. C’est le Sage-en-kemma, la tête courbée sur les genoux, les mains crispées sur le sol, le corps secoué d’un tremblement régulier rythmé par le tambourinement des mains du Zani sur le sol dallé de l’autre côté du cercle. Ils sont tous liés, tous unis, comme les points d’attache d’une toile d’araignée. Que je le veuille ou non, je sens ce lien, cette communication silencieuse et muette qui se fait par l’intermédiaire de Faxe et qu’il s’efforce de canaliser et de modeler, car c’est lui le centre de tout, le Tisseur. La lumière blafarde se fragmente et se dissipe sur le mur orienté à l’est. Les mailles de toute cette force tendue et muette se resserrent.