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Je m’efforce d’éviter le contact avec l’esprit des Devins. Cette tension silencieuse et électrisée, le sentiment de devenir, par une force irrésistible, une des mailles en train de s’entrelacer, tout cela me cause un grand malaise. Je tente d’y opposer une barrière, et cela ne fait qu’empirer les choses : je me sens isolé et tout tremblant, l’esprit obsédé par des hallucinations visuelles et tactiles, une débauche d’images et d’idées extravagantes, des visions et sensations chargées de sexualité, grotesques dans leur violence, un bouillonnement incandescent et ténébreux de fureur érotique. Je suis entouré de gouffres béants pleins de lèvres sanglantes, de vagins, de plaies et de gueules qui s’ouvrent sur l’enfer ; je perds l’équilibre, je tombe… Si je n’arrive pas à chasser ces visions apocalyptiques, je vais effectivement plonger… dans la folie, et je ne puis les chasser. Les forces empathiques et paraverbales, confuses et d’une puissance colossale, mises en action par la perversion et la frustration sexuelles, par une folie qui fausse le cours du temps et par une discipline effarante de concentration et d’appréhension de la réalité immédiate, sont telles que je suis bien incapable de les contenir et de les maîtriser. Et pourtant elles sont sous contrôle ; Faxe en est toujours le centre. Les heures et les secondes passent, la lumière de la lune se trompe de mur, puis il n’y a plus de lune, rien que la nuit, et, au centre de la nuit, Faxe, le Tisseur, qui est une femme, une femme vêtue de clarté. La clarté est d’argent, cet argent est une armure, cette armure revêt une femme tenant une épée. La clarté flamboie d’un éclat soudain, insoutenable, cette clarté qui baigne ses membres, ce feu, et la femme pousse un hurlement de terreur et de douleur : « Oui, oui, oui ! »

« Ah-ah-ah-ah- », c’est le rire modulé du Zani qui éclate et son trémolo monte plus haut, toujours plus haut, en un hurlement qui se prolonge interminablement, surhumainement, hurlement qui traverse en éclair le cours du temps. On entend dans la nuit un bruit de corps qui s’agitent et de pieds qui frottent le sol ; c’est comme une redistribution des âges, une fuite devant l’avenir préfiguré.

— Lumière, lumière ! crie une voix puissante en vastes syllabes dont on ne sait si elles sont prononcées une fois ou à l’infini. Lumière, crie la voix. Des bûches dans le feu ! De la lumière !

C’est le médecin de Spreve qui parle ainsi. Le lien est rompu. Il s’agenouille auprès des Zanis, les plus frêles du groupe, ceux qui ont servi d’amorce ; ils sont tous deux à terre, recroquevillés. Le Sage-en-kemma gît la tête sur les genoux de Faxe, haletant ; Faxe, distraitement, lui caresse les cheveux avec douceur. Le Perverti est seul dans son coin, renfrogné, abattu. La séance est terminée, le temps a repris son cours normal, les mailles du réseau se sont déliées, et sa puissance s’est désintégrée en sentiments de honte et de lassitude.

Où est donc l’oracle sibyllin, la prophétie ambiguë que j’attendais ? Je m’assieds à côté de Faxe. Il me regarde de ses yeux clairs. L’espace d’un instant, je le vois tel qu’il m’est apparu dans le noir, sous l’aspect d’une femme vêtue d’une armure de lumière, brûlant au milieu d’un feu et criant « Oui ! »

La voix douce de Faxe dissipe cette vision.

— Ai-je répondu à ta question ?

— Vous m’avez répondu.

Et c’est un fait. Je sais que dans cinq ans Géthen sera membre de l’Ékumen. La réponse est oui. Pas d’énigmes, pas de faux-fuyants. Plutôt qu’une prophétie, c’est une déclaration. Je ne puis me dérober à la certitude que j’éprouve : la réponse est juste. Elle a la clarté impérative d’un pressentiment.

Nous avons des vaisseaux NAFAL, nous avons la transmission instantanée et le langage télépathique, mais nous n’avons pas encore appris à domestiquer la précognition, à l’enharnacher, pour ainsi dire. C’est sur Géthen qu’il faut en chercher la recette.

Un ou deux jours plus tard, j’eus un entretien avec Faxe.

— Je sers de fil conducteur, me dit-il. L’énergie ne cesse de s’accumuler en nous, jaillissant et rejaillissant sans trêve avec un impact toujours grandissant, jusqu’à ce qu’elle fasse une percée : alors la lumière est en moi et je suis en elle, je suis la lumière… Le Père de la Citadelle d’Arbin m’a dit un jour que si le Tisseur pouvait être placé dans le vide au moment où il donne sa réponse, il continuerait à brûler pendant des années. C’est ce qu’il advint de Meshe, s’il faut en croire les Yomeshta ; il aurait vu clairement le passé et l’avenir, non pas un instant, mais pendant tout le reste de sa vie, après avoir été questionné par le Seigneur de Shorth. C’est difficile à croire. Je doute qu’un homme ait pu supporter cela. Mais qu’importe…

Noussouf, la négation passe-partout et ambiguë des Handdarata.

Nous marchions lentement côte à côte, et Faxe me regarda. Son visage, un des plus beaux visages humains que j’eusse jamais vus, avait la dureté délicate de la pierre sculptée.

— Dans la nuit, dit-il, nous étions dix, et non pas neuf. Il y avait un étranger.

— Effectivement. Je ne suis pas parvenu à dresser une barrière contre vous. Vous êtes fait pour Écouter, Faxe, vous avez un don naturel pour l’empathie, et je crois aussi que vous êtes puissamment doué pour la télépathie. C’est pourquoi vous êtes le Tisseur, celui qui est capable de maintenir en bride les tensions et les réactions du groupe, d’en canaliser l’énergie accumulée, d’en tisser les mailles jusqu’au moment où tout se rompt, où il se fait une brèche par laquelle vous atteignez la réponse.

— Il m’est étrange, me dit-il après m’avoir écouté avec une gravité attentive, de voir de l’extérieur les mystères de ma discipline, de les voir par vos yeux. Je ne les ai jamais vus que de l’intérieur, en tant que disciple.

— Si vous permettez – si vous voulez, Faxe, j’aimerais communiquer avec vous par télépathie.

J’avais maintenant la certitude qu’il était naturellement doué pour communiquer. S’il y consentait, un peu d’entraînement aurait raison de sa résistance inconsciente.

— Si vous m’appreniez cela, j’entendrais ce que pensent les autres ?

— Pas du tout. Pas plus que vous ne le faites par empathie. Le langage télépathique implique une communication volontaire entre agent et percipient.

— Alors pourquoi ne pas parler tout haut ?

— Lorsqu’on parle, on peut mentir.

— Mais pas en langage télépathique ?

— Pas de propos délibéré.

— C’est là, dit Faxe après un moment de réflexion, une discipline qui doit intéresser vivement les rois, les politiciens, les hommes d’affaires.