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— C’est ce qu’il désire, parler et être entendu. Ici ou ailleurs. Tibe le fera taire s’il essaie encore de se faire entendre en Karhaïde. Je crains pour sa vie, mais il ne semble pas être conscient du danger.

— Nous direz-vous ce que vous savez ?

— Oui. Mais y a-t-il une objection à ce qu’il vienne ici vous parler lui-même ?

— Je ne crois pas, dit Yegey, se rongeant un ongle délicatement. Il a sollicité l’autorisation d’être admis dans la Commensalité. La Karhaïde ne s’y oppose pas. La question est à l’examen…

7

La question sexuelle

Notes prises par Ong Tot Oppong, Investigateur du premier groupe de reconnaissance débarqué sur Géthen-Nivôse, Cycle 93 A. E. 1448.

1448 dies 81. Les Géthéniens sont vraisemblablement le résultat d’une expérience. Cela peut paraître choquant, mais comment pourrait-on, aujourd’hui, exclure cette hypothèse ? Des indices probants ne nous donnent-ils pas lieu de penser que la Colonie Terrienne fut une expérience – l’établissement d’un groupe hainien normal sur une planète ayant comme autochtones ses propres protohominidés ? Les Colonisateurs se livraient certainement sur l’homme à des manipulations génétiques ; sinon, comment expliquer l’existence des hilfes de S, ou celle des hominidés ailés et dégénérés de Rokanan ? Trouvera-t-on une autre explication de la physiologie sexuelle géthénienne ? Un accident ? Peut-être. La sélection naturelle ? Peu probable. Faible ou nulle est la valeur d’adaptation de leur ambisexualité.

Pourquoi aurait-on choisi pour une expérience un monde aussi inhospitalier ? Je l’ignore. Tinibossol pense que la colonisation s’est faite au cours d’une grande ère interglaciaire. Il se peut que le climat ait été d’abord doux pendant quarante ou cinquante mille ans. Lorsque les glaces auraient reconquis le terrain, les Hainiens se seraient retirés complètement, et la Colonie serait restée seule, témoin d’une expérience abandonnée.

Je spécule sur les origines de la physiologie sexuelle géthénienne, mais que sais-je là-dessus de certain ? La communication faite par Otie sur la région de l’Orgoreyn a dissipé certaines des idées fausses que je m’étais faites. Je vais noter ce que je sais, ensuite exposer mes théories ; commençons par le commencement.

Le cycle sexuel est en moyenne de vingt-six à vingt-huit jours (on tend à dire qu’il est de vingt-six jours pour le rapprocher du cycle lunaire). Pendant vingt et un ou vingt-deux jours le sujet est soma, en état de latence ou inactivité sexuelle. Vers le 18e jour une modification hormonale est effectuée par les glandes pituitaires. Le 22e ou 23e jour le sujet entre dans la période du kemma, l’équivalent du rut animal. Dans la première phase du kemma (karh. sécha) il demeure complètement hermaphrodite. Différenciation et puissance sexuelle sont incompatibles avec l’isolement. Si le Géthénien, dans la première phase du kemma, se trouve seul ou avec des gens qui ne sont pas en kemma, il est inapte au coït. Pourtant la pulsion sexuelle est, en cette phase, d’une force redoutable, assujettissant toute la personnalité, sacrifiant tout à ses impérieuses exigences. Lorsque le sujet rencontre un partenaire en kemma, les sécrétions hormonales en reçoivent un surcroît de stimulation (par le toucher surtout – et par l’odorat ?) jusqu’au moment où il se produit une prédominance des hormones mâles ou femelles chez l’un des partenaires. Les organes sexuels s’engorgent ou s’atrophient en conséquence. Les préliminaires de l’acte sexuel s’intensifient et le sujet déjà différencié déclenche un mécanisme qui fait prendre à son partenaire le rôle sexuel inverse (sans exception ? s’il peut arriver qu’il se forme des couples du même sexe, ces exceptions seraient négligeables). La seconde phase du kemma (karh. thorharmen), où se produit cette activation sexuelle par contact mutuel, dure apparemment de deux à vingt heures. Si l’un des partenaires est déjà à un stade avancé du kemma, l’autre l’y rejoindra rapidement ; si les deux sujets entrent ensemble en kemma, il y a des chances pour que cela prenne plus de temps. Les êtres normaux n’ont de prédisposition ni au rôle masculin ni au rôle féminin, ils ne savent jamais lequel ils vont jouer et ne peuvent choisir. (D’après Otie Nim, l’usage de dérivés hormonaux, en vue d’infléchir la nature vers l’un ou l’autre rôle, est très courant dans la région de l’Orgoreyn ; à ma connaissance, cette pratique n’a pas cours en Karhaïde, pays rural.) Une fois déterminé, le sexe ne peut changer pendant la période du kemma. Sa phase culminante (karh. thokemma) dure de deux à cinq jours, pendant lesquels la pulsion sexuelle atteint sa force maximale. Le kemma se termine brusquement. S’il n’y a pas fécondation, le sujet revient à la phase du soma en quelques heures, et le cycle recommence. (N.B. Otie Nim estime que cette quatrième phase est l’équivalent de la menstruation.) Chez un sujet qui, ayant assumé le rôle féminin, a été fécondé, il va de soi que l’activité hormonale se poursuit ; les périodes de gestation (8,4 mois) et de lactation (6 à 8 mois) lui conservent ce rôle de femme. Les organes sexuels mâles restent atrophiés (comme en soma), les seins se développent quelque peu et la ceinture pelvienne s’élargit. Lorsque prend fin la lactation, le sujet perd ses attributs féminins et retrouve l’état de soma en parfait hermaphrodite. Il ne se crée pas d’habitude physiologique : on peut être père plusieurs fois après quelques maternités successives.

Observations sociales – très superficielles encore car j’ai été trop occupée à circuler pour pouvoir les consigner en un ensemble cohérent.

Le kemma se pratique le plus communément par couples, mais ce n’est pas toujours le cas. Il existe dans les villes des établissements où les individus en kemma des deux sexes se groupent pour s’accoupler les uns avec les autres en toute liberté. À l’opposé de cette pratique se situe la coutume par laquelle deux partenaires se jurent fidélité (karh. oskyomma), ce qui constitue virtuellement un mariage monogame – institution sans statut légal, mais très ancienne et restée vivace sur le plan social et éthique. Toute la structure karhaïdienne des Foyers Claniques et des Domaines est indubitablement fondée sur l’institution de l’union monogame. Je suis mal informée des règles générales présidant au divorce. Je sais qu’il se pratique ici en Osnorina, mais avec interdiction de se remarier après divorce ou mort du partenaire. On ne peut jurer fidélité qu’une fois dans sa vie.

Naturellement la filiation maternelle est seule reconnue sur toute la planète, la mère étant le « parent par la chair » (karh. amha).

L’inceste est autorisé, avec différentes restrictions, entre sujets nés de mêmes parents, même si ces derniers se sont juré fidélité. Mais les incestueux ne peuvent se jurer fidélité, ni avoir des rapports une fois que l’un d’eux a donné naissance à un enfant. D’une génération à l’autre l’inceste est strictement interdit (en Karhaïde et en Orgoreyn ; mais non pas parmi les tribus du Perunter, le Continent Antarctique, on le dit du moins, mais c’est peut-être une calomnie).

Que dirais-je encore ? Je crois avoir résumé ce que je sais de certain.

Il est un aspect de ce système anormal qui a peut-être son utilité en matière d’adaptation. Puisque le coït ne se produit qu’en période de fertilité, les risques de fécondation sont élevés comme chez tous les mammifères soumis à un cycle œstral. Dans des conditions de vie rigoureuses avec forte mortalité infantile, la survie de la race peut en être facilitée. À l’heure actuelle, ni la natalité ni la mortalité infantile n’ont un taux élevé dans les régions civilisées de Géthen. Tinibossol estime que la population des trois continents se dépasse pas les cent millions, et qu’elle est restée stable depuis au moins un millénaire. L’abstinence rituelle ou éthique et l’usage des médicaments contraceptifs paraissent avoir joué un rôle déterminant dans le maintien de cette stabilité.