Il est certains aspects de l’ambisexualité que nous avons pu seulement entrevoir ou conjecturer et dont, peut-être, nous n’aurons jamais une parfaite compréhension. Nous ne pouvions manquer d’être tous fascinés, nous les Investigateurs, par le phénomène du kemma. Mais s’il nous fascine, les Géthéniens en subissent la loi, la tyrannie. Leurs structures sociales, leur organisation industrielle, agricole, commerciale, la taille de leurs unités de peuplement, les thèmes de leurs contes, tout est fait pour cadrer avec le cycle soma-kemma. Chacun a droit à des vacances mensuelles ; aucun Géthénien, quelle que soit sa situation, n’est obligé ou contraint de travailler lorsqu’il est en kemma. Nul ne se voit interdire l’entrée des établissements publics de kemma si pauvre soit-il et si anormal qu’il puisse paraître. Tout s’efface, périodiquement, devant les tourments et les joies de la passion. Et cela nous paraît bien compréhensible. Ce que nous trouvons très difficile à comprendre c’est que ces gens-là, les quatre cinquièmes du temps, ne subissent plus aucune motivation sexuelle. Ils font une place, et même une grande place, à la sexualité ; mais c’est en quelque sorte une place à part. La société géthénienne, dans son fonctionnement et sa continuité journalière, ne connaît pas la sexualité.
Quelques réflexions. N’importe qui peut s’essayer à n’importe quel travail. Cela n’a l’air de rien, mais les effets psychologiques en sont incalculables. Si quiconque, de dix-sept ans jusque vers trente-cinq ans, peut toujours, suivant l’expression de Nim, « être cloué par une grossesse », il en résulte que personne ici ne peut être « cloué » aussi radicalement que les femmes ont des chances de l’être ailleurs – psychiquement ou physiquement. Servitude et privilège sont répartis assez équitablement ; chacun a le même risque à courir ou le même choix à faire. Et, pourtant, personne ici n’est tout à fait aussi libre que l’est un homme libre partout ailleurs.
L’enfant n’a pas de relation psychosexuelle avec son père et sa mère. Pas de complexe d’Œdipe sur Nivôse.
Pas d’attentats sexuels, pas de viols. Comme chez la plupart des mammifères à l’exception de l’homme, il ne peut y avoir copulation que sur invitation et par consentement mutuel ; autrement le coït est irréalisable. Naturellement la séduction est possible, à condition de choisir juste le bon moment.
Pas de division de l’humanité en forts et faibles, protecteurs et protégées, êtres dominateurs et créatures soumises, maîtres et esclaves, éléments actifs et passifs. Toute cette tendance au dualisme qui imprègne la pensée humaine peut se trouver atténuée ou modifiée sur Nivôse.
Les notes suivantes trouveront leur place dans mes Directives complètes. Lorsqu’on rencontre un Géthénien, il est impossible et déplacé de faire ce qui paraît normal dans une société bisexuelle ; lui attribuer le rôle d’un Homme ou d’une Femme, et conformer à cette idée que vous vous en faites le rôle que vous jouez à son égard, d’après ce que vous savez des interactions habituelles ou possibles de personnes du même sexe ou de sexe opposé. Il n’y a ici aucune place pour nos schémas courants de relations socio-sexuelles. C’est donc un jeu qu’ils ne savent pas jouer. Ils ne voient en leurs semblables ni des hommes ni des femmes. Et c’est là une chose qu’il nous est presque impossible d’imaginer. Quelle est la première question que nous posons sur un nouveau-né ?
Quel pronom employer pour désigner un Géthénien ? Le genre neutre n’irait pas, car c’est un être à la fois masculin et féminin. Il faudrait disposer d’un pronom bisexuel ou intégral, « le pronom humain » employé en karhaïdien pour désigner une personne en soma. Faute de quoi je suis obligée d’employer le masculin, exactement pour les mêmes raisons que ce genre était appliqué à un dieu transcendant. Le masculin est moins défini, moins spécifique que le neutre ou le féminin. Mais l’emploi même de ce genre me fait continuellement oublier que le Karhaïdien avec qui je me trouve n’est pas un homme mais une synthèse d’homme et de femme.
Le Premier Mobile qui sera éventuellement débarqué sur Nivôse devra savoir qu’à moins d’être un vieillard ou d’être parfaitement maître de lui-même, il souffrira dans son orgueil. Un homme veut faire valoir sa virilité, une femme sa féminité, si indirect et subtil que puisse être l’hommage qui leur est rendu. Sur Nivôse, cet hommage n’existe pas. C’est uniquement comme être humain qu’on y est respecté et jugé. C’est une expérience bouleversante.
J’en reviens à ma théorie. En spéculant sur les mobiles d’une hypothétique expérience génétique, et en essayant, si possible, de disculper nos ancêtres hainiens du crime barbare consistant à traiter les êtres vivants comme des objets, je me suis demandé quel pouvait bien être le but d’une pareille manipulation.
Le cycle soma-kemma nous paraît dégradant, nous y voyons une régression vers le cycle œstral des mammifères inférieurs, asservissant l’être humain au mécanisme tyrannique du rut. Il est possible que le but de l’expérience ait été de voir si des êtres humains privés d’un stimulus sexuel continuel pourraient rester intelligents et capables de se cultiver.
D’autre part, comme l’instinct ne se manifeste qu’en des intervalles de temps discontinus, et se trouve « uniformisé » par l’hermaphrodisme, cela doit empêcher, dans une large mesure, et l’exploitation et la frustration de cet instinct. Il peut y avoir frustration, c’est inévitable (bien que la société y remédie dans la mesure de ses moyens ; aussi longtemps qu’un groupe social est assez important pour qu’il s’y trouve plus d’une personne en kemma au même moment, l’instinct sexuel est à peu près sûr de pouvoir s’y satisfaire), mais, en tout cas, elle ne peut faire boule de neige ; elle prend fin avec le kemma. Parfait. Cela épargne à ces gens-là beaucoup d’usure psychique et de troubles mentaux ; mais que leur reste-t-il en état de soma ? Qu’ont-ils à sublimer ? Que peut accomplir une société d’eunuques ? – Naturellement, ce ne sont pas des eunuques lorsqu’ils sont en soma, c’est un état plutôt comparable au seuil de la puberté ; la sexualité est chez eux latente, rien à voir avec des castrats.
Je hasarderai une autre conjecture sur l’objet d’une hypothétique expérience génétique : ce pourrait être l’élimination de la guerre. Les anciens Hainiens auraient-ils postulé un rapport de cause à effet entre la capacité sexuelle continue et l’agression collective organisée, qui ne se rencontrent l’une et l’autre chez aucun mammifère à l’exception de l’homme ? Ou bien, comme Toumass Song Angot, considéraient-ils la guerre comme une activité de remplacement purement masculine, un vaste Viol, et voulaient-ils en conséquence éliminer la virilité qui commet le viol et la féminité qui le subit ? Dieu seul le sait. Le fait est que les Géthéniens, s’ils ont au plus haut point l’esprit de concurrence (témoin les filières sociales compliquées qu’ils doivent emprunter dans la lutte pour le prestige, etc.), ne semblent guère agressifs. En tout cas ils n’ont jamais encore, apparemment, connu ce qu’on pourrait appeler une guerre. Ils sont prêts à se tuer individuellement, rarement par dizaines ou vingtaines, jamais par centaines ou milliers. Pourquoi ?