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Tibe parlait volontiers à la radio. Jamais Estraven ne l’avait fait lorsqu’il était au pouvoir, et ce n’était pas dans le style du pays : le gouvernement karhaïdien n’était pas, normalement, de ceux qui jouent pour le public ; son action était indirecte et cachée. Tibe, pourtant, pérorait. En entendant sa voix sur les ondes, je revoyais ses longues dents, son rictus et le réseau de fines rides qui faisait un masque à son visage. Ses discours étaient longs et sonores : il exaltait la Karhaïde, dénigrait l’Orgoreyn, vilipendait les factions déloyales, dissertait sur l’intégrité des frontières du Royaume, faisait des cours d’histoire, d’éthique et d’économie, le tout sur un ton déclamatoire, papelard, faisant appel aux émotions, montant dans l’aigu pour vitupérer ou flagorner. Il parlait beaucoup de l’honneur du pays et de l’amour de la patrie, mais très peu de shiftgrethor, de fierté et de prestige individuel. La Karhaïde avait-elle, dans l’affaire de la vallée du Sinoth, tellement perdu de son prestige qu’il valait mieux se montrer discret à cet égard ? Non, car il parlait souvent de la vallée du Sinoth. J’en vins à la conclusion qu’il évitait délibérément les allusions au shiftgrethor parce qu’il désirait susciter des émotions d’un caractère plus élémentaire, irrépressible. Il voulait faire jaillir des forces primitives dont les raffinements du shiftgrethor constituaient la sublimation. Il voulait exciter chez ses auditeurs la peur et la colère. Ses thèmes favoris n’étaient pas du tout l’orgueil et l’amour, malgré l’usage constant qu’il faisait de ces mots ; car cet usage leur donnait ce sens : glorification du pays, haine de l’ennemi. Il parlait beaucoup aussi de la Vérité, qu’il se vantait de « mettre au jour en grattant sous le vernis de la civilisation ».

C’est là une métaphore tenace, universelle et spécieuse, ce vernis (ou couche de peinture, ou pliofilm, ou tout ce que vous voudrez) cachant la noble réalité qu’il recouvre. Cela peut contenir une douzaine de sophismes à la fois. L’un des plus dangereux, c’est l’idée que la civilisation, étant artificielle, n’est pas naturelle, qu’elle est à l’opposé des vertus primitives… Naturellement il n’y a pas de vernis, mais un processus de maturation dans lequel ce qui est primitif et ce qui est civilisé ne sont que des étapes du même développement. Si l’on veut que quelque chose soit l’opposé de la civilisation, ce sera la guerre. Civilisation et guerre s’excluent mutuellement. Tandis que j’écoutais les discours insipides et féroces de Tibe, il me semblait que ce qu’il cherchait à faire, par la menace et par la persuasion, c’était de forcer son peuple à revenir sur un choix qu’il avait fait avant d’entrer dans l’histoire, le choix entre ces deux contraires.

Peut-être ce peuple était-il mûr pour un tel changement. Si lent qu’eussent été ses progrès matériels et technologiques, si peu de cas qu’il fît d’ailleurs du « progrès » en tant que tel, il avait fini, au cours des cinq, dix ou quinze derniers siècles, par prendre le pas sur la Nature. Il n’était plus entièrement à la merci de son climat sans merci ; une mauvaise récolte n’affamait plus une province entière, un mauvais hiver n’isolait plus toutes les villes. Sur la base de cette stabilité matérielle, l’Orgoreyn avait graduellement édifié un État centralisé, unifié et d’une efficacité croissante. Il fallait maintenant que la Karhaïde se secouât et en fît autant ; pour obtenir cela, le meilleur moyen n’était pas d’attiser son orgueil national, de développer son commerce, d’améliorer ses routes, ses fermes, ses collèges, etc. ; foin de tout cela, ce n’est que de la civilisation, du vernis, choses que Tibe rejetait avec mépris. Ce à quoi il visait, c’était quelque chose de plus sûr, le moyen infaillible, rapide et durable de transformer un peuple en une nation : la guerre. Il ne pouvait en avoir une idée bien précise, mais il voyait juste. La seule autre façon de mobiliser rapidement tout un peuple, c’est de l’enrôler sous la bannière d’une religion nouvelle ; il n’en avait pas sous la main ; la guerre ferait l’affaire.

J’adressai au Régent une lettre où je l’informais de la question que j’avais posée aux Devins d’Otherhord et de la réponse que j’en avais reçue. Tibe ne réagit pas. Je décidai alors d’aller à l’ambassade d’Orgoreyn pour solliciter l’autorisation d’entrer dans ce pays.

Les bureaux des Stabiles de l’Ékumen, sur Hain, n’ont pas un personnel aussi nombreux que l’ambassade d’Orgoreyn en Karhaïde, pourtant ce sont deux petits pays ; et chacun de ses fonctionnaires était muni de kilomètres de bandes magnétiques. Ils étaient lents et consciencieux, sans rien de cette arrogance désinvolte, de ces soudaines attaques d’un esprit tortueux, qui distinguent la bureaucratie karhaïdienne. J’attendais, ils remplissaient leurs formules.

J’attendais, et l’inquiétude me gagnait. Le nombre de gardes royaux et de policiers semblait se multiplier de jour en jour dans les rues d’Erhenrang. Ils étaient armés et leur tenue commençait même à s’uniformiser. L’atmosphère était morose, et pourtant les affaires marchaient bien, la prospérité était générale, le temps ensoleillé. On ne tenait pas trop à se compromettre avec moi. Ma « logeuse » avait cessé de faire visiter ma chambre et se plaignait maintenant d’être tracassée par « les gens du Palais » ; je n’étais plus pour elle une attraction payante, mais plutôt un suspect politique. Tibe fit un discours sur un coup de main dans la vallée du Sinoth : « De braves fermiers karhaïdiens, authentiques patriotes » avaient, en un raid éclair, franchi la frontière au sud de Sassinoth, attaqué et brûlé un village orgota, tué neuf de ses habitants, et réussi à ramener leurs corps en Karhaïde pour les jeter dans la rivière Ey, qui, proclama le Régent, « serait la tombe de tous les ennemis de notre nation ». J’entendis cette émission dans le réfectoire de mon îlot. Les auditeurs, qu’ils eussent une expression sévère, indifférente, ou satisfaite, présentaient tous un symptôme commun : une sorte de tic ou de contraction faciale qui était quelque chose de nouveau, le masque de l’anxiété.

Le soir, un homme vint me voir dans ma chambre. C’était la première visite que je recevais depuis mon retour à Erhenrang. Il avait le corps frêle, la peau satinée, des manières timides, et il portait la chaîne d’or des Devins ayant fait vœu de chasteté.

— Je suis un ami d’une personne qui vous a donné son soutien, dit-il avec cette brusquerie que donne la timidité. Je viens vous demander un service en sa faveur.

— S’agit-il de Faxe ? dis-je d’un air obligeant.

— Non. Il s’agit d’Estraven.

Je dus changer d’expression. Il se fit une pause, et l’étranger enchaîna bientôt.

— Estraven le traître. Vous vous souvenez de lui, peut-être ?

La timidité avait fait place à la colère. Et voilà qu’il me défiait au jeu du shiftgrethor. Si j’acceptais d’y jouer, il me fallait maintenant lui répondre, par exemple : « Pas très bien. Rappelez-moi un peu qui était cette personne. » Mais je ne voulais pas jouer, et je connaissais trop bien le tempérament volcanique des Karhaïdiens. Je répondis à sa colère par un air de reproche.

— Bien sûr que je me souviens de lui.

— Mais pas en ami.

Ses sombres yeux bridés brillaient d’un regard vif et franc.

— Disons avec un mélange de gratitude et de déception. Vous venez de sa part ?

— Non.

J’attendais des explications.

— Excusez-moi, dit-il. J’ai trop présumé de vous, et j’accepte d’en payer le prix.