La radio de la petite voiture fonctionnait une fois le moteur mis en marche et pendant que roulait le véhicule ; j’écoutai donc ses émissions tout l’après-midi tandis que je traversais les grands champs plats de céréales de l’Orgoreyn, sans clôtures puisqu’il n’y a pas de troupeaux, et arrosés de nombreuses rivières. Il était question du temps, des récoltes, de l’état des routes ; on m’engageait à conduire prudemment ; on me donnait des trente-trois Districts des informations telles que le rendement des diverses usines, le trafic maritime des divers ports marins et fluviaux ; on me psalmodiait des chants Yomesh et puis on revenait à la météorologie. Tout cela était très apaisant après les déclamations tonitruantes de la radio d’Erhenrang. Aucune allusion au raid sur Siuwensin ; manifestement le gouvernement orgota ne voulait pas exciter les passions, mais bien plutôt les empêcher de s’exalter. Un bref bulletin officiel diffusé à intervalles réguliers disait simplement que l’ordre était et continuerait d’être maintenu le long de la frontière orientale. Ce style me plaisait ; c’était rassurant et il y avait dans cette façon d’éviter toute provocation la force tranquille que j’avais toujours admirée chez les Géthéniens : l’ordre serait maintenu… J’étais heureux d’être sorti de Karhaïde, nation incohérente poussée vers la violence par un roi paranoïaque en état de grossesse et un régent atteint de manie égocentrique. J’étais heureux de rouler posément à quarante à l’heure, traversant de vastes champs de céréales aux sillons rectilignes, sous un ciel uniformément gris, et me dirigeant vers une capitale dont le gouvernement croyait aux vertus de l’Ordre.
Il y avait sur la route toute une signalisation (inexistante en Karhaïde, où il faut soit demander, soit deviner son chemin), annonçant entre autres les arrêts obligatoires aux Postes d’inspection de telle ou telle zone ou région commensale ; le voyageur doit montrer ses papiers et son passage est enregistré en chacun de ces postes douaniers régionaux. Mes papiers étaient en règle, si minutieusement qu’on les examinât, et l’on me faisait signe, poliment, et le plus rapidement possible, de continuer ma route ; non moins poliment, on m’informait de la distance où était situé le prochain Centre Transitaire pour le cas où je voudrais y manger ou dormir. À quarante à l’heure c’est un long voyage que de rouler de la Borée jusqu’à Mishnory, et je dus faire étape deux fois pour la nuit. Les Centres Transitaires offrent une nourriture monotone mais copieuse, et des chambres convenables mais qu’il faut partager avec des étrangers, dont le mutisme compense d’ailleurs cet inconvénient. Et pourtant j’essayai plusieurs fois de faire connaissance ou d’avoir une véritable conversation avec un compagnon de voyage au cours de ces étapes, mais je ne pus y parvenir. Les Orgota semblent manquer, non d’amabilité, mais de curiosité, ils sont incolores, posés, soumis. Ils me plaisaient. Je venais d’avoir, dans la Karhaïde colorée, deux ans de bruit, de fureur et de passion. Je ne me plaignais pas du changement.
Après avoir suivi la rive du grand fleuve, le Koundra, le troisième matin de mon entrée en Orgoreyn j’arrivai à Mishnory, la plus grande ville sur Nivôse.
Le soleil luisait faiblement entre deux averses d’automne et cette capitale m’apparut comme une cité étrange, tout en murs de pierre nus percés de meurtrières trop élevées, avec des rues dont la largeur donnait aux piétons grouillants l’apparence d’une fourmilière, des réverbères perchés sur des poteaux d’une hauteur ridicule, des toits pointant vers le ciel comme des mains en prière, des appentis adossés aux murs des maisons à six mètres du sol comme de grandes étagères superflues. Une ville mal proportionnée, grotesque, baignée de soleil – alors qu’elle n’était pas bâtie pour le soleil mais pour le froid. C’est en hiver, lorsque les rues sont remplies d’une couche de trois mètres de neige tassée par des rouleaux compresseurs, que les toits vertigineux ont une frange de glaçons, que les traîneaux sont remisés sous les appentis, que brillent les lueurs jaunes des meurtrières dans le grésil qui fait rage, c’est là qu’on peut voir comme cette ville est fonctionnelle et comme elle peut être belle.
Mishnory est plus propre, plus vaste, plus claire qu’Erhenrang, plus aérée et plus imposante. Elle est dominée par de grands édifices d’une pierre blanche un peu jaunâtre, blocs d’une simplicité majestueuse, tous bâtis sur le même modèle. Ils contiennent les bureaux et différents services du Gouvernement Commensal, et aussi les principaux temples du culte Yomesh, religion d’État. Pas de confusion désordonnée, pas de pénibles contorsions, rien de ce sentiment que l’on éprouve à Erhenrang d’être sans cesse écrasé par quelque chose de trop élevé qui projette sur vous une ombre lugubre ; tout était simple, imposant, ordonné. J’avais l’impression de sortir de l’âge des ténèbres et je regrettais bien d’avoir perdu deux ans en Karhaïde. J’étais enfin dans un pays qui me paraissait mûr pour entrer dans l’Âge Ékuménique.
Après avoir circulé en ville un moment, je restituai la voiture au Bureau Régional prescrit et partis à pied pour la résidence du Premier Commissaire de District Commensal des Routes et Ports d’Accès en Orgoreyn. L’invitation était-elle une requête ou un ordre courtois, c’est un point que je n’avais jamais élucidé. Noussouf. J’étais en Orgoreyn pour me faire l’avocat de l’Ékumen, et je pouvais commencer chez lui aussi bien qu’ailleurs.
L’idée que je me faisais du flegme et du sang-froid des Orgota fut démentie par le commissaire Shousgis : il s’avança vers moi souriant et tonitruant, me serra les deux mains en un geste que les Karhaïdiens réservent aux instants d’intense émotion intime, fit exécuter à mes bras un grand mouvement vertical de va-et-vient comme s’il voulait mettre mon moteur en marche et hurla la bienvenue à l’ambassadeur de l’Ékumen des Mondes Connus sur Géthen.
Ce fut une surprise car aucun des douze ou treize inspecteurs qui avaient examiné mes papiers n’avait paru connaître mon nom ou le sens des expressions « Envoyé » et « Ékumen » – alors que tous les Karhaïdiens que j’avais rencontrés se faisaient de tout cela au moins une vague idée. J’en conclus que la Karhaïde n’avait jamais laissé diffuser par les postes d’Orgoreyn aucune émission à mon sujet, cela pour faire de moi un secret national.
— Ambassadeur, non. Envoyé seulement, monsieur.
— Futur ambassadeur, alors. Oui, par Meshe ! dit cet homme solidement bâti, à la mine épanouie. Vous n’êtes pas comme j’imaginais, ajouta-t-il en riant après m’avoir regardé de haut en bas. Non vraiment, monsieur Aï, pas du tout. On parlait d’un homme grand comme un réverbère, mince comme un patin de traîneau, noir comme jais, les yeux bridés – j’attendais un ogre des glaces, un monstre ! Et il n’en est rien. La seule chose, c’est que vous avez la peau plus foncée que la plupart d’entre nous.
— Couleur de terre, dis-je.
— Et vous étiez à Siuwensin la nuit du coup de main ! Par les mamelles de Meshe, dans quel monde vivons-nous ! Vous pouviez vous faire tuer en traversant l’Ey, alors que vous avez traversé l’espace sans encombre pour venir sur Géthen. Enfin, tout va bien, vous êtes ici. Et nous étions nombreux en Orgoreyn à vouloir enfin vous voir, vous entendre, vous accueillir.
Et d’autorité, il m’installa aussitôt dans un appartement de sa résidence. Le style de vie de cet homme riche, haut fonctionnaire, n’a pas d’équivalent en Karhaïde, même parmi les seigneurs des grands Domaines. La maison de Shousgis était grande comme tout un îlot, et habitée par des centaines d’employés, domestiques, commis, conseillers techniques, etc. Ni famille ni parents, car le système des clans familiaux élargis, des Foyers et des Domaines, même s’il transparaît encore vaguement dans la structure commensale, a été « nationalisé » il y a plusieurs siècles en Orgoreyn. Tout enfant, à l’âge d’un an, est retiré à ses parents pour être élevé dans un Foyer Commensal. Aucun titre ne se transmet par héritage. La loi ne reconnaît pas les testaments privés et, à sa mort, tout homme laisse sa fortune à l’État. Tous les citoyens entrent dans la vie avec des chances égales. Mais il est manifeste que cette égalité n’a qu’un temps. Shousgis était riche et magnificent. Il y avait dans mon appartement des raffinements de luxe dont je n’avais pas jusque-là soupçonné l’existence sur Nivôse – par exemple une douche. Et le chauffage électrique en plus d’une cheminée bien garnie.