Quelle porte devrais-je ouvrir ? Certains de ces hommes d’État ou administrateurs qui m’accueillirent avec effusions devaient avoir là-dessus leur petite idée. Moi pas.
Le voile n’allait pas se lever pendant le souper. Sur toute la planète Nivôse, même dans le Perunter glacial et barbare, on considère qu’il est d’une exécrable vulgarité de parler affaires à table. Comme le repas fut servi rapidement, je dus surseoir à mon travail d’information, pour partager mes attentions entre une soupe de poissons visqueuse, mon hôte et les autres convives. Slose était une personne frêle, assez jeune, avec des yeux brillants, clairs comme on en voit peu, et une voix étouffée mais ardente. Je voyais en lui, ce qui était fait pour me plaire, un idéaliste qui devait se dévouer à une noble cause, mais je me demandais quelle pouvait être cette cause. À ma gauche était assis un autre Commensal, un individu à grosse figure, nommé Obsle. Il était vulgaire, cordial, d’une curiosité indiscrète. À peine eut-il avalé trois gorgées de soupe qu’il me demanda si vraiment j’étais né sur une autre planète, comment diable était cette planète – plus chaude que Géthen, disait tout le monde – jusqu’où grimpait le thermomètre ?
— Eh bien, sous la latitude où nous sommes il ne tombe jamais de neige sur la Terre.
— Jamais de neige ! Jamais de neige ? Il en rit de bon cœur, comme un enfant rit d’une bonne blague, pour encourager son amuseur à en inventer de plus extravagantes encore.
— Nos régions subarctiques sont assez semblables à votre zone habitée ; nous sommes plus loin que vous de notre dernière période glaciaire, mais n’en sommes pas encore sortis. Au fond la Terre et Géthen se ressemblent beaucoup, comme d’ailleurs tous les mondes habités. Les hommes ne peuvent vivre que dans un champ étroit de conditions naturelles ; Géthen est à une extrémité…
— Il existe donc des planètes plus chaudes que la vôtre ?
— C’est le cas de la plupart. Certaines sont très chaudes, comme Gde, presque entièrement constituée par un désert de sable et de roc. Elle était chaude au départ, et une civilisation dilapidatrice a détruit ses équilibres naturels il y a cinquante ou soixante mille ans, brûlant en quelque sorte les forêts pour en faire du petit bois. Elle est encore habitée, mais elle ressemble – si je comprends bien le texte sacré – à l’idée que se font les Yomeshta de l’endroit où les voleurs vont après la mort.
Un sourire tranquille et approbateur s’allongea sur les lèvres d’Obsle, sourire qui me fit soudain rectifier le jugement que j’avais porté sur lui.
— Certains hérésiarques soutiennent que les périodes d’attente après la mort se situent littéralement, physiquement, sur d’autres mondes, d’autres planètes de l’univers réel. Avez-vous déjà rencontré cette théorie ?
— Non. On a tout dit de moi, mais jamais encore que j’étais un fantôme.
À ce moment je tournais par hasard les yeux à droite, et à l’instant où je prononçais le mot de fantôme, j’en vis un apparaître. Sombre, sombrement vêtu, immobile et ténébreux, il était assis à mes côtés. Un revenant.
L’attention d’Obsle était maintenant accaparée par son voisin de gauche, et celle de la plupart des autres convives par Slose, qui était assis au haut bout de la table.
— Je ne m’attendais pas à vous voir ici, monsieur, dis-je à Estraven.
— C’est l’imprévisible qui rend la vie supportable, dit-il.
— J’ai un message pour vous.
Il m’adressa un regard interrogateur.
— J’ai des fonds à vous remettre, de l’argent qui vous appartient. C’est Foreth rem ir Osboth qui me l’a confié. Je l’ai avec moi, chez M. Shousgis. Je vous le ferai parvenir.
— C’est très aimable à vous, monsieur.
Il était effacé, diminué. C’était un vaincu, un exilé vivant une vie précaire en pays étranger. Il semblait peu disposé à me parler, et je ne tenais pas à lui parler. Pourtant, au cours de ce long lourd souper, dans le brouhaha des conversations, il m’arrivait de temps à autre, si prise que fût mon attention par cet échiquier compliqué de puissants Orgota qui voulaient m’aider ou s’aider de moi, il m’arrivait de sentir avec force la présence d’Estraven, silencieux, sombre visage détourné de moi. Et l’idée me traversa l’esprit, idée d’ailleurs aussitôt rejetée comme sans fondement, que ce n’était pas de mon plein gré si j’étais venu à Mishnory pour manger du poisson noir rôti avec les Commensaux, ni pour leur faire plaisir – mais par la volonté d’Estraven.
9
Estraven le traître
Conte de la Karhaïde de l’Est, raconté à Gorinhering par Tobord Chorawa et enregistré par G. A. C’est une fable bien connue, dont il existe plusieurs versions, et qui a servi de base à une pièce « habben » qui figure au répertoire des troupes itinérantes à l’est du Kargav.
Il y a bien longtemps, avant le règne d’Argaven Ier qui fit de la Karhaïde un seul grand royaume, un conflit sanglant mettait aux prises les Domaines de Stok et d’Estre dans le pays de Kerm. Depuis trois générations ce n’étaient que coups de main et embuscades entre ces deux Domaines, et rien ne pouvait y mettre fin car c’était un conflit territorial. Les terres riches sont rares en Kerm, aussi est-ce la longueur de ses frontières qui fait la gloire d’un Domaine, et les grands seigneurs du pays de Kerm sont des hommes fiers et ombrageux, puissants et ténébreux.
Le Seigneur d’Estre avait un héritier né de sa chair, et il advint que ce jeune homme, en traversant à skis le lac Pied-de-glace au cours d’une chasse au pesthry, s’engagea sur de la glace pourrie et tomba dans le lac. Il put utiliser un ski comme barre d’appui placée sur une glace plus solide et il finit par se hisser hors de l’eau, mais sa situation n’était guère plus enviable une fois qu’il fut sorti du lac parce qu’il était trempé, que l’air était kourem{Kourem, temps humide avec froid de –17 à –26.} et que la nuit tombait. Ne pouvant espérer regagner Estre, car c’eut été une montée de treize kilomètres, il partit pour le village d’Ebos sur la rive nord du lac. Lorsque la nuit fut tombée, le brouillard descendit en nappes du glacier et s’étala sur toute la surface de lac, si bien qu’il ne pouvait se diriger ni même voir où il posait ses skis. Il avançait lentement par crainte de la glace pourrie, et pourtant en hâte parce que le froid lui rongeait les os et qu’il redoutait d’être bientôt paralysé. Il vit enfin une lumière perçant devant ses pas la nuit et le brouillard. Il se débarrassa de ses skis parce que la rive du lac était accidentée et sans neige par endroits. Ses jambes ne pouvaient plus le soutenir et il dut se traîner vers la lumière. Il s’était écarté considérablement de la direction d’Ebos. La petite maison d’où venait la lumière était isolée au milieu d’une forêt de thoriers, les seuls arbres qui poussent au pays de Kerm ; ils enserraient le chalet sans dépasser son toit. Il frappa à la porte, appela ; on lui ouvrit, il entra dans une pièce éclairée par un feu.
Il n’y avait personne d’autre en cette maison que l’homme qui lui avait ouvert la porte. Il dépouilla Estraven de ses vêtements gelés raides comme du fer, enveloppa son corps nu de fourrures, et par la vertu de sa propre chaleur animale sauva de la gelure les pieds, les mains et le visage d’Estraven ; puis il lui donna de la bière chaude. Lorsqu’il fut enfin remis, le jeune homme regarda celui qui l’avait soigné.