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Cette entrevue était pour moi une corvée dont j’étais heureux de me débarrasser. Il était évident qu’il ne pouvait y avoir entre nous de rapports acceptables. J’avais beau être la cause théorique de sa disgrâce et de son exil, il m’était impossible d’en endosser la responsabilité, d’en éprouver un sentiment rationnel de culpabilité. À Erhenrang jamais il ne m’avait expliqué clairement ni ses actes ni leurs mobiles ; je ne pouvais faire confiance à cet homme-là. J’aurais payé cher pour qu’il n’eût pas d’accointances parmi ces Orgota qui m’avaient pour ainsi dire adopté. Sa présence était une source de complications et de gêne.

Il fut introduit dans ma chambre par un des nombreux employés de la résidence. Je le fis asseoir dans un de mes grands fauteuils rembourrés, et lui offris de la bière. Il refusa. Il n’avait plus l’air gêné – il n’était plus le moindrement timide, si tant est qu’il l’eût jamais été – mais il était réservé, distant, paraissant tâter le terrain.

— La première neige digne de ce nom, dit-il. Vous n’avez pas encore regardé par la fenêtre ? ajouta-t-il en voyant mes yeux se diriger vers les lourds rideaux encore fermés.

Allant à ma fenêtre, je vis d’épais tourbillons de neige dans la rue et sur les toits blanchis ; il en était tombé six ou sept centimètres pendant la nuit. C’était Oderhad Gor, le 17e jour du premier mois d’automne.

— Déjà ! dis-je, subissant un moment la fascination de la neige.

— On nous prédit cette année un hiver dur.

Je laissai les rideaux ouverts. La clarté uniforme du jour blafard tombait sur son visage sombre. Il avait vieilli. Il avait eu la vie dure depuis que je l’avais vu pour la dernière fois dans la Maison d’Angle Rouge du Palais d’Erhenrang, chez lui, au coin du feu.

— Voici, dis-je, ce qu’on m’a chargé de vous remettre. Et je lui tendis ses liasses de billets dont j’avais préparé sur une table le paquet enveloppé de toile cirée, aussitôt reçu son appel. Il prit l’argent et me remercia gravement. J’étais resté debout. Après un moment il se leva, son paquet à la main.

Je n’avais pas la conscience tout à fait tranquille, mais ne fis rien pour la tranquilliser. Je voulais le décourager de venir à moi. Tant pis si cela m’obligeait à l’humilier.

Il me regarda droit dans les yeux. Il était moins grand que moi, naturellement, trapu, avec des jambes courtes, moins grand même que beaucoup de femmes de ma race. Pourtant il ne semblait pas avoir à lever les yeux pour les fixer sur les miens. Et j’évitais son regard, examinant le poste de radio placé sur la table, feignant d’avoir l’attention accaparée par cet objet.

— On ne peut pas croire, dit-il d’un ton enjoué, tout ce qu’on entend à la radio, dans ce pays. Et malheureusement je crains fort que vous n’ayez grand besoin d’être informé et conseillé, ici à Mishnory.

— Il ne manque pas de gens prêts à satisfaire ce besoin, me semble-t-il.

— Et leur nombre vous rassure, hein ? Mieux vaut donner sa confiance à dix qu’à un seul. Excusez-moi, je ne devrais pas parler karhaïdien, j’avais oublié. Les exilés, continua-t-il en orgota, ne devraient jamais parler leur langue natale ; elle a sur leurs lèvres un goût amer. Et puis je trouve que l’orgota est une langue bien faite pour un traître ; elle vous coule entre les dents comme de la mélasse. Monsieur Aï, j’ai le droit de vous remercier. Vous nous avez rendu un service, à moi et à mon ancien ami et partenaire Ashe Foreth ; c’est en son nom et en mon nom que je revendique le droit de vous adresser mes remerciements, et cela sous la forme de conseils.

Il fit une pause, et je restai muet. Jamais je ne l’avais vu faire usage de cette courtoisie sévère par le ton, laborieuse par la forme, et je n’avais aucune idée de ce que cela pouvait signifier.

— Vous êtes à Mishnory, continua-t-il, ce que vous n’étiez pas à Erhenrang. Là-bas on reconnaissait votre existence, ici on la niera. Vous êtes l’instrument d’une faction. Je vous conseille de vous méfier de la façon dont ces hommes se serviront de vous. Je vous conseille d’identifier les hommes de la faction ennemie et leur politique, et de faire en sorte qu’ils ne puissent jamais user de vous, car ils en useraient mal avec vous.

Il se tut. J’allais lui demander d’être plus explicite, mais, sur un « Au revoir, monsieur Aï », il fit demi-tour et partit. J’étais paralysé. J’avais reçu de cet homme un choc électrique – frappé sans savoir par quoi, je n’avais rien à quoi j’eusse pu m’accrocher.

J’avais joui, pendant le petit déjeuner, du paisible état d’âme d’un homme content de soi ; Estraven pouvait se vanter d’avoir détruit cette euphorie. J’allai me poster à mon étroite fenêtre. C’était un beau spectacle que celui de la neige qui tombait, plus clairsemée maintenant, formant des grappes blanches grumeleuses comme celle des pétales de fleurs qu’un vent printanier détache des cerisiers de nos vergers, au flanc des verts coteaux de mon Borland natal – sur la Terre, la chaude planète où les arbres fleurissent au printemps. Tout à coup j’étais complètement découragé, en proie à la nostalgie. Voilà deux ans que j’étais sur cette maudite planète, et mon troisième hiver avait commencé à peine venu l’automne – des mois et des mois de froid implacable, neige fondue, glace, vent, pluie, neige, froid, froid en moi, froid sur moi, froid jusqu’aux os et jusqu’à la moelle des os. Et tout cela dans l’isolement, la dure solitude d’un étranger ne pouvant se fier à personne. Pauvre Genly, fallait-il pleurer ? Je vis Estraven sortir de la maison sous ma fenêtre, sombre silhouette vue de raccourci dans le flou de la neige d’un gris-blanc uniforme. Il regarda autour de lui et ajusta la ceinture lâche de son hieb – il ne portait pas de manteau. Il s’éloigna dans la rue, marchant avec une prestesse gracieuse et assurée, une vivacité qui, en cet instant, semblait faire de lui le seul être vivant à Mishnory.

Ma chambre chaude était, par contraste, d’un confort lourd et étouffant avec son chauffage électrique, ses fauteuils rembourrés, son lit couvert d’un tas de fourrures, ses draperies, ses couvertures, tout pour s’emmitoufler.

Je mis mon manteau d’hiver et partis faire un tour. J’étais d’une humeur exécrable en un monde exécrable.

Je devais déjeuner avec les Commensaux Obsle et Yegey, d’autres encore déjà rencontrés la veille au dîner, et certaines personnes à qui je devais être présenté. Le déjeuner est généralement servi sur un buffet ; on consomme debout, peut-être pour éviter l’impression que l’on aurait autrement de passer toute sa journée assis à table. Mais il s’agissait d’un déjeuner de gala et, en l’occurrence, la table était mise pour les convives ; quant au buffet, il était gargantuesque, comportant une vingtaine de plats chauds et froids, dont la plupart étaient des variations sur les thèmes de l’œuf de sube et de la pomme à pain. Devant le buffet, avant que fussent exclus les sujets tabous, Obsle me dit, tout en emplissant son assiette d’œufs de sube frits dans la pâte :

— Le nommé Mersen est un espion d’Erhenrang et Gaum, là, vous voyez, fait ouvertement fonction d’agent du Sarf.

Il disait cela sur le ton de la conversation, riant comme si je lui avais répondu quelque chose de spirituel, puis il alla se servir d’une marinade de poisson noir. Je n’avais pas idée de ce que pouvait être le Sarf.

Comme nous commencions à nous mettre à table, un jeune homme entra pour apporter un message à Yegey, notre hôte, qui nous transmit aussitôt la nouvelle.

— Il y a du neuf en Karhaïde. Le roi Argaven a accouché ce matin, et son enfant est mort en moins d’une heure.

Silence général, puis brouhaha. Sur ce, le beau Gaum leva sa chope de bière en riant et clama :