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— Que tous les rois de Karhaïde vivent aussi longtemps !

Certains répondirent à ce toast, mais la plupart s’en abstinrent.

— Nom de Meshe, comment peut-on rire de la mort d’un enfant, dit un gros vieillard vêtu de pourpre affalé à mes côtés, ses leggings serrés comme une jupe autour des cuisses, son visage exprimant un profond dégoût.

Une discussion s’engagea sur le fait de savoir lequel des fils nés de ses anciens partenaires Argaven choisirait pour héritier – car il avait largement dépassé la quarantaine et ne pourrait certainement plus avoir d’enfant né de sa propre chair. On spécula aussi sur les chances de durée de la régence exercée par Tibe ; certains pensaient que le roi allait y mettre fin immédiatement, d’autres n’osaient se prononcer.

— Qu’en pensez-vous, monsieur Aï ? demanda le nommé Mersen, celui qu’Obsle avait identifié comme étant un agent karhaïdien, c’est-à-dire probablement un des hommes dévoués à Tibe. Vous qui venez d’arriver d’Erhenrang, ajouta-t-il, que dit-on là-bas des rumeurs selon lesquelles Argaven aurait abdiqué de facto sans l’annoncer officiellement, en faveur de son cousin ? Pensez-vous qu’il lui ait vraiment abandonné la direction du traîneau ?

— Oui, c’est un bruit qui court.

— Croyez-vous qu’il puisse être fondé ?

— Je n’en ai pas la moindre idée.

Lorsque les domestiques eurent desservi la longue table qu’encombraient les monceaux d’épaves de rôtis et marinades fournis par le buffet, nous restâmes tous assis pour boire de petites tasses d’un violent tord-boyaux – de l’eau-de-vie, disent les Nivôsans, et c’est une appellation répandue parmi les hommes. C’est alors que je fus questionné.

J’avais été examiné par les médecins et savants d’Erhenrang, mais jamais depuis lors je n’avais dû faire face à pareil feu croisé de questions. Rares étaient les Karhaïdiens, même parmi les pêcheurs et fermiers avec qui j’avais passé mes premiers mois sur cette planète, qui se résignaient à satisfaire leur curiosité, si vive fût-elle, en m’interrogeant tout simplement. Ils étaient tortueusement compliqués, introvertis, obliques ; ils n’aimaient pas le jeu franc des questions et réponses. Ce que m’avait dit Faxe le Tisseur dans la Citadelle d’Otherhord au sujet des réponses me revenait à l’esprit… Et même les spécialistes chargés de m’examiner ne m’avaient interrogé que sur le plan strictement physiologique, par exemple sur les fonctions glandulaires et circulatoires, en quoi je diffère le plus nettement de la norme géthénienne. Ils ne m’avaient jamais demandé, en partant de là, quelle influence avait l’activité sexuelle continue de ma race sur ses institutions sociales et comment nous faisions face à notre « kemma permanent ». Ils m’écoutaient si je leur parlais ; et les psychologues m’écoutaient quand je leur parlais du langage télépathique ; mais personne ne s’était décidé à me poser suffisamment de questions générales pour se faire une image exacte de la civilisation terrienne ou ékuménique – excepté, peut-être, Estraven.

En Orgoreyn on était un peu moins esclave du souci de ne porter atteinte au prestige et à l’orgueil de personne, et manifestement une question n’était insultante ni pour celui qui la posait ni pour la personne à qui elle s’adressait. Cependant je m’aperçus bientôt que certaines questions visaient à me prendre au piège, à prouver que j’étais un imposteur, et cela me fit un instant perdre pied. Bien sûr je m’étais heurté, en Karhaïde, à l’incrédulité de certaines personnes, mais rarement à un parti pris d’incrédulité. Tibe avait joué, le jour de l’inauguration du pont d’Erhenrang, une savante comédie où il tenait le rôle d’un homme complice d’une supercherie, mais je savais maintenant que c’était une tactique entrant dans le plan élaboré pour discréditer Estraven, et je pressentais qu’en fait Tibe me croyait. Après tout il avait vu mon vaisseau spatial, le petit engin dans lequel je m’étais posé sur cette planète ; il pouvait comme quiconque consulter librement les rapports des ingénieurs sur cet engin et sur l’ansible. Mais aucun de ces Orgota n’avait vu le vaisseau. J’avais la ressource de leur montrer l’ansible, mais ce n’était pas très convaincant comme « artefact extra-géthénien » ; c’était tellement incompréhensible que cela risquait d’accréditer aussi bien la thèse de la fraude que celle de l’authenticité. La vieille Loi sur l’Embargo Culturel interdisait à ce stade l’importation d’artefacts pouvant être analysés et reproduits, je ne pouvais donc m’appuyer que sur le vaisseau et l’ansible, mes documents anthropologiques, mon incontestable singularité physiologique, et celle de mon esprit, à vrai dire indémontrable. Je fis circuler mes documents autour de la table, et mes commensaux (si j’ose dire) les examinèrent avec la parfaite indifférence de gens qui regardent les photos de famille d’un étranger. Les questions pleuvaient. Comment définir l’Ékumen ? demanda Obsle. Était-ce un monde, une ligue de mondes associés, un lieu, un gouvernement ?

— Eh bien, tout cela à la fois et rien de tout cela en particulier. « Ékumen » est notre expression terrienne ; en langue vulgaire on dit « la Maison » ; en karhaïdien on dirait « le Foyer ». Je ne sais pas quel terme on emploierait en orgota, je ne connais pas encore assez bien cette langue. Ce ne serait pas « la Commensalité », je pense, et pourtant je vois d’incontestables similitudes entre le Gouvernement Commensal et l’Ékumen. Mais l’Ékumen n’est pas essentiellement un gouvernement – pas du tout. C’est une tentative pour revenir à l’union du mysticisme et de la politique, et bien entendu cette tentative s’est en grande partie soldée par un échec, mais c’est un échec qui a été jusqu’ici plus bénéfique à l’humanité que les succès des organisations ayant précédé l’Ékumen. C’est une unité sociale qui possède, au moins en puissance, une civilisation. C’est une organisation éducatrice ; par cet aspect c’est comme une très vaste école – vaste comme l’Univers. Elle a vocation pour favoriser la communication et la coopération, et cet autre aspect en fait une ligue ou union multimondiale, qui possède un minimum d’institutions conventionnelles centralisées. Et c’est ce côté Ligue que je représente ici. Comme entité politique l’Ékumen coordonne, il n’ordonne pas. Il n’a pas de lois à faire exécuter ; ses décisions sont prises en conseil, par consentement mutuel, et non à l’unanimité ou par des ordres autoritaires. Comme entité économique il déploie une immense activité, réglant les communications intermondiales, équilibrant la balance commerciale entre ses quatre-vingts planètes. Quatre-vingt-quatre, plus exactement… si Géthen décide d’y adhérer.

— Il n’a pas de lois à faire exécuter ? interrogea Slose. Je ne comprends pas.

— Il n’a pas de lois. Les États membres sont régis par leurs propres lois. En cas de conflit l’Ékumen fait office de médiateur et s’efforce d’aboutir à un compromis légal ou moral, procède à une confrontation ou à un choix. Maintenant, si finalement l’Ékumen échoue comme entité supra-organique, il lui faudra devenir une force vouée au maintien de la paix, se constituer une police, et cetera. Mais c’est inutile au stade actuel. Toutes les planètes centrales sont encore en train de se remettre, après quelques siècles, des effets d’une ère désastreuse, travaillant à la renaissance de techniques et d’idées qui s’étaient perdues, réapprenant à parler…

Comment pouvais-je expliquer l’Âge de l’Ennemi et ses répercussions à un peuple dont la langue n’a pas de mot pour désigner la guerre ?

— C’est captivant au plus haut point, dit le maître de maison, le Commensal Yegey, un homme fin au regard vif, tiré à quatre épingles, parlant d’une voix traînante. Mais je ne vois pas ce qu’ils feraient de nous. De quelle utilité leur serait une quatre-vingt-quatrième planète ? Et une planète qui n’est pas particulièrement intelligente, car nous n’avons pas de vaisseaux spatiaux et autres merveilles alors que tous les autres en possèdent.