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Shousgis se redressa en rectifiant la position de son large séant sur le siège rembourré.

— On l’a trouvé, dit-il, dans la banlieue sud ; il travaillait dans une usine de colle à la gélatine ou dans une conserverie de poissons, quelque chose comme ça, et on l’a tiré du ruisseau. Ce sont des partisans du Libre Échange qui l’ont aidé, car naturellement il leur a été utile quand il était membre de la Kyorremy et Premier ministre, c’est la raison pour laquelle ils le soutiennent maintenant. Ils veulent surtout contrarier Mersen, je crois. Ha, ha ! Mersen est un espion à la solde de Tibe, et naturellement il s’imagine que personne ne le sait alors que tout le monde est au courant ; il ne peut pas sentir Harth car c’est pour lui soit un traître, soit un agent double, il voudrait bien éclaircir ce point mais ne peut le faire sans risquer de compromettre son shiftgrethor. Ha ! ha !

— À votre avis, Harth est-il un traître ou un agent double ?

— Un traître, purement et simplement. Il a bradé les territoires de la vallée du Sinoth revendiqués par son pays pour prévenir la montée au pouvoir de Tibe, mais il n’a pas su mener son traîneau. Il a été exilé, mais chez nous il ne s’en serait pas tiré à si bon compte. Par les tétons de Meshe, qui joue contre son propre camp mérite bien de tout perdre, c’est ce qu’ils sont incapables de comprendre, ces individus sans patriotisme dont le seul mobile est l’égoïsme. D’ailleurs je crois que peu importe à Harth où il se trouve du moment qu’il peut continuer à faire des pieds et des mains pour garder une parcelle de pouvoir. Il s’est assez bien débrouillé ici, en cinq mois, vous avez pu le constater.

— Il s’en est assez bien tiré.

— Vous n’avez pas confiance en lui, vous non plus ?

— Non.

— Je suis heureux de vous l’entendre dire. Je ne comprends pas pourquoi Yegey et Obsle s’accrochent à cet individu. C’est un traître certain, mû par l’intérêt personnel, et qui s’efforce de s’accrocher à votre traîneau, monsieur Aï, jusqu’à ce qu’il puisse se débrouiller tout seul. Voilà mon impression. Quant à moi je ne crois pas que je le prendrais sur mon traîneau s’il venait me demander ce service !

Shousgis souffla et inclina la tête avec énergie pour se décerner à lui-même un satisfecit, et il m’adressa un sourire, le sourire d’un homme vertueux à un homme non moins vertueux. La voiture roulait en douceur le long des larges avenues bien éclairées. La neige tombée le matin avait fondu, il n’en restait que quelque tas noirâtres le long des ruisseaux ; il tombait maintenant une petite pluie froide.

Les grands édifices du centre de Mishnory, ministères, écoles, temples Yomesh, avaient leurs contours à ce point estompés par la pluie, dans la clarté liquide des hauts réverbères, qu’on aurait dit qu’ils allaient fondre. Leurs arêtes étaient indécises, leurs façades zébrées, suintantes, maculées. Il y avait quelque chose de fluide et d’immatériel dans la lourdeur même de cette cité aux bâtiments monolithiques, dans cet État monolithique qui donnait le même nom au tout et à la partie. Et Shousgis, mon hôte jovial, homme lourd, sans rien d’immatériel, avait pourtant lui aussi quelque chose de flou et d’émoussé, quelque chose, oui, un petit quelque chose d’irréel.

Depuis que j’étais parti en voiture, quatre jours plus tôt, pour traverser les vastes champs dorés de l’Orgoreyn, ce qui avait été le début de mon heureuse progression vers le Saint des Saints de Mishnory, il me manquait quelque chose. Mais quoi ? Je me sentais isolé. Je ne souffrais pas du froid ces temps derniers car les intérieurs étaient assez bien chauffés en ce pays. Je mangeais sans plaisir, la nourriture orgota étant insipide ; ce n’était pas un grand mal. Mais les gens que je rencontrais, qu’ils fussent bien ou mal disposés à mon égard, pourquoi me paraissaient-ils tout aussi insipides ? Il y avait parmi eux de fortes personnalités – Obsle, Slose, le beau et insupportable Gaum – et pourtant il manquait à chacun d’eux une certaine qualité, une dimension humaine ; ils n’étaient pas convaincants. Ils sonnaient creux.

C’était un peu, pensais-je, comme s’ils ne projetaient pas d’ombres. Pareilles élucubrations, tant soit peu ambitieuses, font partie de mon travail. Si je n’avais pas eu des dons pour cela, je n’aurais jamais été nommé Mobile. Il s’agit d’une faculté dont j’ai fait l’apprentissage sur Hain, où on l’élève à la dignité d’une science appelée télégnosie. C’est essentiellement la perception intuitive d’une totalité d’ordre moral ; et elle tend en conséquence à s’exprimer non pas en symboles rationnels, mais par métaphores. Je n’ai jamais été un télégnostique hors ligne, et cette nuit-là je me méfiais de mes propres intuitions parce que j’étais trop fatigué. Rentré dans mon appartement, je pris une douche chaude pour oublier tout. Mais, même alors, je ne pus me défendre d’un sentiment de malaise ; j’avais l’impression que l’eau chaude n’était pas tout à fait réelle, que je ne pouvais pas compter sur elle et lui faire confiance.

11

Soliloque à Mishnory

Mishnory. Streth Susmy. Je ne suis pas optimiste, et pourtant tout pourrait inciter à l’optimisme. Obsle chicane et marchande avec ses collègues Commensaux, Yegey a recours à des blandices{Blandices : flatteries, séduction.}, Slose fait du prosélytisme et le nombre de leurs partisans s’accroît. Ce sont des hommes astucieux qui ont leurs hommes bien en main. Il n’y a parmi les Trente-trois que sept libre-échangistes sur qui l’on puisse compter ; sur le reste, Obsle en voit dix dont il pense se faire des alliés sûrs, et cela donnerait tout juste la majorité.

L’un d’eux semble s’intéresser sérieusement à l’Envoyé : le Csl. Ithepen du District d’Eynyen. Sa curiosité à l’égard de la Mission extra-géthénienne part de l’époque où il fut chargé, pour le compte du Sarf, de censurer les émissions en provenance d’Erhenrang. On dirait que son travail de censeur est un poids sur sa conscience. Il a proposé à Obsle que les Trente-trois annoncent la venue du vaisseau stellaire sur leur invitation non seulement à leurs compatriotes, mais à la Karhaïde, en demandant à Argaven d’associer son pays à cette invitation. C’est une idée noble, à laquelle on ne donnera pas suite. Les Trente-trois s’abstiendront de demander à la Karhaïde de se joindre à eux pour quoi que ce soit.

Parmi eux, naturellement, les hommes du Sarf sont opposés à ce qu’on donne la moindre créance à la présence et à la mission de l’Envoyé. Quant aux indifférents et aux indécis qu’Obsle espère se rallier, je crois qu’ils craignent l’Envoyé, un peu comme c’était le cas d’Argaven et d’une grande partie de sa cour ; avec cette différence qu’Argaven lui prêtait sa propre folie alors qu’ils en font un menteur à leur image. Ce qu’ils craignent, c’est d’être publiquement le jouet d’une mystification à laquelle s’est refusée la Karhaïde, une mystification peut-être même échafaudée par ce pays. Supposons qu’ils adressent au vaisseau stellaire une invitation, et qu’ils le fassent publiquement. Bien. Mais si aucun vaisseau n’apparaît, quel coup pour leur shiftgrethor !

Vraiment Genly Aï exige de nous une confiance peu commune. À ses yeux, manifestement, cette exigence n’a rien d’exorbitant. Obsle et Yegey pensent amener, par la persuasion, la majorité des Trente-trois à lui faire confiance. Je ne sais pas pourquoi je suis moins optimiste ; peut-être qu’au fond de moi-même je ne veux pas que l’Orgoreyn apparaisse comme un pays plus éclairé que la Karhaïde, et que ce soit notre rival qui prenne tous les risques et en recueille les lauriers, la Karhaïde restant dans l’ombre. Si ce sentiment d’envie est patriotique, il vient trop tard ; dès que j’ai senti que Tibe allait bientôt m’évincer, j’ai fait tout ce que j’ai pu pour que l’Envoyé passe en Orgoreyn, et dans mon exil j’ai fait mon possible pour gagner les Orgota à sa cause.