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Grâce aux fonds reçus d’Ashe par son intermédiaire, j’ai retrouvé mon indépendance : je suis une « unité », et non plus un « ressortissant ». Je n’assiste plus à des banquets, je ne me montre plus en public avec Obsle et autres défenseurs de l’Envoyé, que je n’ai pas revu depuis notre entrevue le surlendemain de son arrivée à Mishnory, il y a de cela une quinzaine.

Il m’a jeté l’argent confié par Ashe comme on donnerait son dû à un tueur à gages. Jamais je n’ai éprouvé pareille colère, et je l’ai insulté délibérément. Il a vu que j’étais en colère mais je ne suis pas sûr qu’il ait compris que je l’insultais ; il a semblé accepter mes conseils malgré la manière dont ils étaient donnés ; quand je me suis calmé, je m’en suis rendu compte et cela m’a tourmenté. Voulait-il vraiment, à Erhenrang, pendant tout ce temps, que je lui donne des conseils, sans savoir comment me le faire comprendre ? Est-ce possible ? Si oui, il a dû mal interpréter la moitié de ce que je lui ai dit au Palais, après souper, dans notre entretien au coin du feu le jour de la Cérémonie de la Clef de voûte, et ne rien comprendre à l’autre moitié. Son shiftgrethor a nécessairement des racines, une complexion et des exigences différentes de celles du nôtre ; et c’est peut-être lorsque je pensais user avec lui de la plus brusque franchise qu’il m’a trouvé le plus subtil et le plus obscur.

Il est obtus par ignorance, arrogant par ignorance. Il est ignorant à notre égard comme nous sommes ignorants à son égard. Il nous est infiniment étranger et je serais un imbécile de laisser mon ombre obscurcir l’espoir radieux qu’il nous apporte. Je réprime ma vanité mortelle. Je l’évite, c’est manifestement ce qu’il veut. Il a raison. Un traître karhaïdien en exil ne peut que compromettre sa cause.

Aux termes de la loi orgota toute « unité » doit avoir un emploi. Je travaille de la Huitième heure à midi dans une usine de plastiques. C’est une besogne facile : j’actionne une machine qui assemble à chaud des pièces de plastique pour en faire des petites boîtes transparentes, dont j’ignore la destination. L’après-midi, pour me désennuyer, j’ai repris mon entraînement aux vieilles disciplines apprises à Rothra. Je suis heureux de constater que je n’ai rien perdu de ces facultés : mobiliser la force dothale et me mettre en état de contre-transe ; mais de cet état je ne tire pas grand-chose et, quant aux disciplines de l’immobilité et du jeûne, c’est comme si je ne les avais jamais apprises ; il me faut repartir à zéro, comme un enfant. J’en suis à une journée de jeûne et mon ventre crie « Une semaine ! Un mois ! »

Il a commencé à geler la nuit ; ce soir il souffle un vent âpre chargé de pluie glacée. Toute la soirée je n’ai cessé de penser à Estre, dont je croyais entendre souffler le vent. J’ai écrit ce soir une longue lettre à mon fils. Tandis que j’étais ainsi occupé, je crus sentir, à maintes reprises, la présence d’Arek, comme si j’allais le voir si je tournais la tête. Pourquoi rédiger ce journal ? Pour qu’il soit lu par mon fils ? À quoi cela lui servirait-il ? J’écris peut-être pour le plaisir d’écrire en ma propre langue.

Harhahad Susmy. La radio n’a encore fait aucune allusion à l’Envoyé. Pas un mot sur lui. Je me demande si Genly Aï s’est aperçu qu’en Orgoreyn, malgré son vaste appareil gouvernemental si ostensible, rien ne se fait ostensiblement, rien n’est dit tout haut. La machine cache les machinations.

Tibe veut apprendre aux Karhaïdiens à mentir, et pour cela s’est mis à l’école de l’Orgoreyn – une excellente école. Mais je crois que nous aurons du mal à apprendre à mentir parce que nous pratiquons depuis si longtemps l’art de contourner perpétuellement la vérité sans jamais rien dire sur elle de mensonger, et sans jamais l’atteindre non plus.

Grand coup de main orgota hier dans la vallée de l’Ey. Traversant la rivière, ils ont brûlé les greniers de Tekember. Le Sarf est comblé, Tibe aussi. Mais comment cela finira-t-il ?

Slose, appliquant aux déclarations de l’Envoyé son mysticisme Yomesh, interprète la venue de l’Ékumen comme celle de règne de Meshe parmi les hommes, et il perd de vue les réalités.

— Nous devons mettre fin au conflit avec la Karhaïde, dit-il, avant la venue des Hommes Nouveaux. Nous devons purifier nos esprits pour cette circonstance. Nous devons sacrifier notre shiftgrethor, bannir tout acte de vengeance, cesser de nous jalouser et nous unir tous ensemble comme les frères d’un unique Foyer.

— Mais comment serait-ce possible avant la venue du vaisseau stellaire. Comment rompre ce cercle vicieux ?

Guyrny Susmy. Slose préside un comité dont l’objet est d’interdire les représentations de pièces obscènes dans les maisons de rendez-vous d’Orgoreyn ; ces pièces sont sans doute l’équivalent de nos houhouf de Karhaïde. Slose leur reproche d’être triviales, vulgaires et blasphématoires.

S’opposer à quelque chose, c’est contribuer à son maintien. On dit ici : « Tous les chemins mènent à Mishnory. » Évidemment, si on tourne le dos à Mishnory pour s’en éloigner, on est encore sur la route de Mishnory. En s’opposant à la vulgarité, on y est inévitablement ramené. Il faut aller ailleurs, avoir un autre but ; alors on marche sur une autre route.

Yegey a dit aujourd’hui au Conseil des Trente-trois : « Je suis irréductiblement opposé à votre blocus des exportations de céréales en Karhaïde, et à l’esprit de compétition qui l’inspire. » Je suis d’accord, mais ce n’est pas le moyen d’en sortir, de quitter la route de Mishnory. Il faudrait qu’il propose une solution de rechange. L’Orgoreyn et la Karhaïde doivent tous deux abandonner la voie qu’ils sont en train de suivre, et ne la prendre ni dans un sens ni dans l’autre ; il leur faut aller ailleurs et rompre le cercle. À mon avis, Yegey ne devrait parler que de l’Envoyé, exclusivement.

Être athée, c’est croire en Dieu. Démontrer son existence ou sa non-existence, c’est à peu près la même chose sur le plan probatif. C’est pourquoi les Handdarata évitent le mot de preuve ; ils préfèrent ne pas traiter Dieu comme un fait qui peut être prouvé ou être l’objet d’un acte de foi : ils ont rompu le cercle et sont libres.

Savoir quelles sont les questions auxquelles on ne peut répondre, et ne pas y répondre, voilà ce qu’il faut apprendre avant tout en période de tension et de confusion.

Tormenbod Susmy. Mon malaise s’accentue : toujours aucune allusion à l’Envoyé sur les ondes du Bureau central. Aucune de nos anciennes émissions d’Erhenrang sur Genly Aï n’a jamais été autorisée en Orgoreyn, et ni celles qui ont filtré illégalement ni les récits de commerçants et de voyageurs, ne semblent avoir donné lieu à autre chose qu’à des rumeurs sans grande portée. La mainmise du Sarf sur les communications est absolue ; je l’ignorais, et je n’aurais pas cru la chose possible. On en frémit. Tel n’est pas le pouvoir du roi et de la Kyorremy en Karhaïde, car si l’on ne peut y faire tout ce qu’on veut, tant s’en faut, du moins y est-on à peu près libre d’écouter, et tout à fait libre de dire, ce qui vous plaît. En Orgoreyn, le gouvernement peut empêcher, non seulement d’agir, mais de penser. Assurément, pareille tyrannie est abusive.