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Alshel (le président) : Monsieur l’Envoyé, nous trouvons très intéressantes, voire passionnantes, votre information et les propositions faites par MM. Obsle, Slose, Ithepen, Yegey et compagnie. Mais il faudrait que nous puissions nous appuyer sur quelque chose de plus substantiel (Rires). Puisque le roi de Karhaïde détient votre… le véhicule sur lequel vous êtes arrivé, qu’il est enfermé en un lieu où nous ne pouvons pas le voir, vous serait-il possible, comme nous l’avons suggéré, de faire atterrir votre… vaisseau stellaire ? Comment l’appelez-vous ?

Aï : vaisseau stellaire est une appellation appropriée, monsieur.

Alshel : Vraiment ? Comment l’appelez-vous ?

Aï : D’après sa fiche technique, c’est un NAFAL-20 Type Cétien, vaisseau interstellaire habité.

Une voix : Vous êtes sûr que ce n’est pas le traîneau de St. Pethethe ? (Rires)

Alshel : S’il vous plaît ! Bon, eh bien, si vous pouvez faire atterrir ce vaisseau ici – sur un terrain solide, pourrait-on dire – afin de nous donner, en quelque sorte, de substantielles…

Une voix : Tout ça ne vaut pas tripette !

Aï : J’ai le plus grand désir de faire atterrir ce vaisseau, monsieur, comme symbole de bonne foi réciproque. J’attends seulement pour cela que vous annonciez préalablement cet événement à votre peuple.

Kaharosile : Vous ne comprenez pas, Commensaux, ce que cet individu manigance contre nous ? Il ne s’agit pas seulement d’une plaisanterie stupide. Ce qu’il veut, c’est exposer à la risée publique notre crédulité, notre jobardise, notre stupidité. Vous savez que c’est un agent karhaïdien. Et la perversion sexuelle dont il est manifestement atteint est de celles qu’on ne soigne pas chez les Karhaïdiens, cela sous l’influence de leur obscurantisme religieux ; bien plus, on la crée artificiellement, cette perversion, en vue des orgies pratiquées par les Devins. Et pourtant lorsqu’il dit : « Je viens de l’Espace », certains d’entre vous perdent tout sens critique, et, chose invraisemblable, qui dépasse l’entendement, ils croient cet individu, ils le croient bel et bien, etc.

À en juger par l’enregistrement, Aï a soutenu patiemment ces sarcasmes et ces assauts. Obsle dit qu’il s’est bien comporté. J’attendais dans la rue pour les voir sortir de la salle du conseil après la séance. Aï paraissait sombre et préoccupé. On le serait à moins.

Mon impuissance est intolérable. C’est moi qui ai mis cette machine en marche, et maintenant je ne peux plus rien faire pour en commander le mouvement. Je rôde furtivement dans les rues, le capuchon abaissé, pour tenter d’entrevoir l’Envoyé. J’ai tout donné pour cette existence vaine et furtive – pouvoir, fortune, amis. Pauvre Therem, tu as bien raté ta vie.

Pourquoi faut-il que je ne m’enthousiasme jamais que pour des chimères ?

Odeps Susmy. L’appareil transmetteur que Genly Aï a maintenant remis aux mains des Trente-trois par l’entremise d’Obsle ne va convertir personne. Il faut reconnaître qu’il fonctionne impeccablement, mais aucun mathématicien ou ingénieur orgota ne pourra guère faire mieux que le Karhaïdien Shorst, de l’Académie royale des sciences mathématiques : « Je ne comprends pas le principe de cet appareil », s’était-il contenté de déclarer, ce qui ne prouve rien, ni pour ni contre. Ce serait parfait si l’univers n’était qu’une seule grande Citadelle du Handdara, mais, hélas, il faut aller de l’avant, souiller la neige fraîche, prouver et réfuter, questionner et répondre.

Une fois de plus j’ai insisté auprès d’Obsle sur cette possibilité : que l’Envoyé appelle son vaisseau stellaire par radio, qu’il réveille l’équipage et lui demande de communiquer sur les ondes avec le Conseil des Trente-trois par postes conjugués. Cette fois-ci Obsle avait sa réponse toute prête :

— Écoutez, mon cher Estraven, le Sarf a la haute main sur notre radio, vous devriez le savoir. Je ne sais, moi-même, quels sont parmi les responsables des communications ceux qui appartiennent au Sarf ; presque tous sans doute, car c’est un fait avéré qu’ils ont sous leurs ordres tout ce qui est transmission et réception à tous les échelons, techniciens et dépanneurs compris. Ils ont les moyens d’intercepter ou falsifier toute transmission que nous recevrions, si nous en recevons, et ils n’hésiteraient pas à le faire ! Vous voyez ça d’ici : nous serions là dans la salle du Conseil, nous les « Cinglés de l’Espace », victimes de notre propre « canular », écoutant anxieusement une cacophonie de parasites – et rien d’autre – ni réponse, ni Message.

— Ne pourriez-vous payer les services de quelques techniciens loyaux, ou débaucher certains des leurs ?

Autant en emporte le vent. Il craint pour son propre prestige. Il a déjà changé d’attitude à mon égard. S’il annule sa réception de ce soir en l’honneur de l’Envoyé, la situation est grave.

Odarhad Susmy. Il a annulé la réception.

Ce matin j’ai contacté l’Envoyé, à la mode orgota. Non pas ouvertement, chez Shousgis, dont le personnel doit fourmiller d’agents du Sarf à commencer par Shousgis lui-même, mais dans la rue, « par hasard », furtivement, comme Gaum m’en a donné l’exemple.

— Monsieur Aï, je voudrais vous parler. Avez-vous un moment ? Il se retourne en sursaut, et paraît effrayé lorsqu’il me reconnaît.

— À quoi bon, monsieur Harth ? me lance-t-il au bout d’un moment. Vous savez bien que je ne peux plus me fier à vous… depuis Erhenrang…

C’est dire les choses franchement, sinon avec perspicacité ; et peut-être aussi fait-il preuve de perspicacité : il sait que je veux le conseiller, non lui demander une faveur, et il veut ménager mes susceptibilités.

— Nous sommes à Mishnory, lui dis-je, et non à Erhenrang, mais le même péril vous menace. Si vous ne pouvez obtenir d’Obsle ou de Yegey qu’on vous laisse communiquer avec votre vaisseau par radio, pour que ses occupants, sans hasarder leur sécurité, puissent faire quelque chose pour étayer vos allégations, alors il faudrait utiliser votre propre appareil, l’ansible, pour faire atterrir le vaisseau immédiatement. Ce sera pour lui un risque moindre que celui que vous courez actuellement, abandonné de tous.

— Les débats du Conseil des Commensaux ont été tenus secrets. Comment pouvez-vous être informé de mes « allégations », monsieur ?

— Parce que je suis en ce monde pour m’informer.

— Mais ici, ce n’est pas votre affaire, monsieur. Cela ne regarde que les Commensaux d’Orgoreyn.

— Je vous préviens que votre vie est en danger, monsieur Aï.

Il ne répond rien. Je le quitte.

J’aurais dû lui parler depuis des jours. Il est trop tard. Une fois de plus, voilà sa mission et mes espoirs compromis par la peur. Mais il ne s’agit pas ici de la peur d’un autre monde. Ces Orgota ne sont pas assez intelligents, pas assez développés spirituellement pour craindre ce qui est d’une étrangeté prodigieuse et authentique. Pour le craindre il faudrait le concevoir. Ils ont sous les yeux un homme d’un autre monde, et que voient-ils ? Un espion karhaïdien, un agent secret, un homme atteint de perversion sexuelle, un infime rouage politique, quelque chose de tout petit… à leur image.

S’il ne fait pas venir son vaisseau immédiatement, ce sera trop tard ; c’est peut-être déjà trop tard.

C’est ma faute. J’ai tout gâché.

12

Du temps et de la nuit

Tiré des Maximes de Touhoulme le Grand Prêtre, bréviaire du culte Yomesh, rédigé en Orgoreyn du Nord il y a environ neuf cents ans.

Meshe est le Centre du Temps. L’instant de sa vie où il eut une vision claire de toutes choses prit place lorsqu’il eut vécu trente ans sur terre ; il vécut ensuite trente années de plus si bien que sa Vision se situe au centre de sa vie. Et tous les siècles ayant précédé la Vision furent aussi nombreux que le seront ceux qui suivront la Vision, laquelle, par conséquent, se situe au centre du Temps. Et il n’y a au centre ni passé ni avenir. Le centre est partout, il est dans tout le passé et dans tout l’avenir. Il est ce qui n’a pas été et ce qui ne sera pas. Il est. Il est tout.