Rien n’est invisible.
Le pauvre homme de Sheney adressa ses prières à Meshe : il n’avait rien pour nourrir les enfants nés de sa chair, ni de grain à semer, car les pluies avaient fait pourrir les semences déjà semées et tous les habitants de son foyer étaient affamés. Meshe lui dit : « Fouille à Tuerresh les champs jonchés de pierres, et tu y trouveras un trésor d’argent et de pierres précieuses ; car je vois un roi l’enterrer en cet endroit, il y a dix mille ans, alors qu’un roi voisin lui cherche querelle. »
Le pauvre homme de Sheney fouilla les moraines{Moraine : amas de débris minéral transporté par un glacier.} de Tuerresh, déterra à l’endroit désigné par Meshe un grand trésor de joyaux anciens, et cria de joie. Mais Meshe était présent, et il pleura à la vue de ces richesses. « Je vois, dit-il, un homme tuer son frère-en-foyer pour une de ces pierres taillées. Cela se passe dans dix mille ans, et les ossements de la victime auront pour tombeau le lieu où gît ce trésor. Ô homme de Sheney, je sais aussi où est ta tombe : je te vois couché dans cette tombe. »
La vie de tout homme est au centre du Temps, car chacun est apparu à Meshe, dans sa Vision, et chacun est en son œil. Nous sommes les pupilles de son œil. Nos actions sont sa Vision, nos existences son Savoir.
Dans la forêt d’Ornen, qui s’étend sur quarante lieues de long et quarante lieues de large, se dressait un vieux hemmen puissant et majestueux. Il avait cent branches, mille ramilles sur chaque branche et cent feuilles sur chaque ramille. Être vivant enraciné, l’arbre dit : « Toutes mes feuilles sont visibles sauf une seule, cette seule feuille étant cachée par l’ombre de toutes les autres. Cette feuille est mon secret. Qui la découvrira à l’ombre des autres ? Et qui pourrait compter le nombre de mes feuilles ? »
Meshe vint à passer dans la forêt d’Ornen. Et de cet arbre unique il cueillit cette feuille unique.
De toutes les gouttes de pluie qui tombent dans les orages d’automne, aucune n’est jamais tombée auparavant, et la pluie est tombée, tombe, tombera en l’automne de chaque année. Meshe a vu chaque goutte, il sait quand elle est tombée, tombe ou tombera.
En l’œil de Meshe sont toutes les étoiles, et les ténèbres entre les étoiles ; et les ténèbres y brillent comme les étoiles.
En répondant à la Question du Seigneur de Shorth, à l’instant de la Vision, Meshe vit le ciel entier étinceler comme si tout n’était qu’un Soleil unique. Au-dessus et au-dessous de la terre toute la sphère céleste brillait comme la surface solaire, et il n’y avait aucune zone d’ombre. Car il ne voyait pas ce qui avait été ou ce qui serait, mais ce qui est. Les étoiles qui fuient et qui s’éteignent étaient toutes visibles à son œil, et tous leurs feux brillaient d’un éclat présent{Cette parabole figure en termes mystiques une des théories invoquées à l’appui de l’hypothèse d’un univers en expansion que l’École mathématique de Sith fut la première à émettre il y a plus de quatre mille ans ; cette hypothèse a généralement reçu l’agrément des cosmographes ultérieurs, et pourtant les conditions météorologiques sur Géthen limitent considérablement les observations astronomiques qu’on pourrait faire pour l’étayer. Le taux d’expansion (constante de Hubble ; constante de Rerherek) peut être en fait estimé à partir de la quantité de lumière visible dans le ciel nocturne. Ce que l’on veut montrer par ces théories, c’est que si l’univers n’était pas en expansion le ciel nocturne ne paraîtrait pas sombre.}.
La nuit n’existe que dans l’œil des mortels, qui croit voir mais ne voit pas. Pour l’œil de Meshe il n’est pas de nuit.
Aussi ceux qui invoquent la nuit{Les Handdarata.} se couvrent de ridicule et sont recrachés par Meshe : ils donnent un nom à ce qui n’existe pas, en font une Source et une Fin.
Il n’y a ni source ni fin car toutes choses sont au Centre du Temps. De même que toutes les étoiles peuvent se refléter sur le globe d’une goutte de pluie qui tombe dans la nuit, de même la goutte de pluie se reflète sur toutes les étoiles. Il n’y a ni nuit, ni mort, car toutes choses existent en un Moment lumineux, leur commencement et leur fin se confondent.
Un centre, une vision, une loi, une lumière. N’attendez pas pour regarder dans l’œil de Meshe.
13
Nu pour l’exit
Tout contribuait à me remplir d’inquiétude, la réapparition soudaine d’Estraven, le fait qu’il fût tellement au courant de mes affaires et l’insistance véhémente de sa mise en garde. Je pris vite un taxi pour me rendre chez Obsle. Je voulais lui demander comment il pouvait se faire qu’Estraven en sût si long et pourquoi il avait surgi subitement pour me presser de faire ce qu’Obsle lui-même, justement, m’avait déconseillé. Le Commensal était sorti, et le gardien de son îlot ne savait ni où il était allé ni quand il rentrerait. Je me rendis chez Yegey sans plus de succès. Il neigeait à gros flocons, et mon chauffeur n’étant pas équipé de chaînes pour faire face à pareil enneigement, jusque-là le plus important de ce nouvel automne, refusa d’aller plus loin que chez Shousgis. Je ne pus, ce soir-là, joindre au téléphone ni Obsle, ni Yegey, ni Slose.
Shousgis m’en donna l’explication au cours du dîner : on célébrait un festival Yomesh, la fête solennelle des Saints et des Défenseurs du Trône, il fallait donc que les hauts fonctionnaires de la Commensalité se montrent dans les lieux de culte. Et il fit une analyse assez pénétrante de la conduite d’Estraven : c’était un homme qui avait été puissant ; aujourd’hui déchu, il saisissait avidement toute occasion d’influencer les gens ou d’infléchir le cours des événements, cela de moins en moins rationnellement et de plus en plus désespérément à mesure que le temps passait et qu’il se voyait condamné à sombrer dans l’impuissance et l’anonymat. C’était là, j’en convins, une explication vraisemblable de l’attitude d’Estraven, de son anxiété fébrile. Mais j’en avais subi la contagion. J’étais en proie à un vague malaise tout au long de ce pesant repas. Shousgis parlait intarissablement, s’adressant à moi et aux nombreux employés, adjoints et caudataires{Caudataire : à l’origine, celui qui porte la queue de la robe d’un prélat, dans une cérémonie. Fig. : flatteur, complimenteur.} qui tous les soirs partageaient sa table ; jamais il n’avait tant discouru, ni avec une jovialité si acharnée. Le dîner enfin terminé, il était bien tard pour ressortir ; de toute façon, me dit Shousgis, tous les Commensaux seraient pris jusqu’après minuit par la solennité en cours. Je décidai de me passer de souper et de me coucher de bonne heure. Entre minuit et l’aube, je n’en saurais préciser l’heure, je fus réveillé par des inconnus qui me signifièrent que j’étais en état d’arrestation. Je fus conduit sous bonne garde à la prison de Kundershaden.
C’est un vieux bâtiment, un des rares spécimens d’une époque très ancienne qui soit resté debout à Mishnory. Je l’avais souvent remarqué, avec sa longue façade sinistre, encrassée, hérissée de tours, contrastant avec les masses pâles et trapues des édifices commensaux. Ce n’est pas une façade qui cache autre chose, ce n’est pas un pseudonyme. C’est quelque chose de réel, d’authentique, vraiment digne du nom de prison.