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Les gardiens, de solides gaillards, me conduisirent brutalement par de longs couloirs, à une petite pièce sale brillamment éclairée. J’y fus laissé seul quelques minutes ; puis elle fut envahie par d’autres geôliers qui accompagnaient un homme au visage maigre, visiblement leur supérieur. Il garda deux hommes avec lui et renvoya les autres.

— Voulez-vous m’autoriser, lui demandai-je, à adresser un message au Commensal Obsle ?

— Le Commensal est au courant de votre arrestation.

— Il est au courant ? dis-je bêtement ahuri.

— Vous pensez bien que mes supérieurs hiérarchiques n’agissent que sur l’ordre des Trente-trois. Nous allons procéder à votre interrogatoire.

Les gardes me saisirent les bras. Leur résistant, je lançai avec colère :

— Je suis prêt à répondre à vos questions, inutile de recourir à l’intimidation.

L’homme au visage maigre n’en tint aucun compte et rappela un troisième gardien, qui se joignit aux deux autres pour me déshabiller, m’attacher à une table démontable et m’injecter, je suppose, un quelconque sérum de vérité.

Sur quoi porta l’interrogatoire et combien de temps il dura, je serais bien incapable de le dire. J’étais en état de narcose plus ou moins profonde et n’en ai gardé aucun souvenir. Lorsque je revins à moi, il me fut difficile d’évaluer la durée de mon séjour à Kundershaden – quatre ou cinq jours, à en juger par mon état physique, mais je pouvais me tromper. Tandis que les jours passaient j’avais perdu la notion du temps, ne sachant même pas en quel mois me situer ; et je fus long à me faire ne fût-ce qu’une vague idée de l’endroit où je me trouvais. J’étais dans un camion faisant partie d’un convoi, un engin comparable au vaisseau routier dans lequel j’avais franchi le Kargav pour me rendre à Rer, mais dans le fourgon, non dans la cabine du conducteur. J’avais vingt ou trente compagnons d’infortune, leur nombre étant difficile à évaluer du fait que dans notre prison sans fenêtres la lumière n’entrait que par une fente ménagée dans la porte arrière, fente obturée par quatre épaisseurs de mailles d’acier. Sans doute ne repris-je conscience qu’après avoir voyagé assez longtemps, car chaque personne avait déjà sa place plus ou moins délimitée, et l’odeur de sueur, de vomis et d’excréments avait atteint son point de saturation. Personne ne se connaissait, personne ne connaissait notre destination. On parlait peu. C’était la deuxième fois que je me trouvais enfermé dans les ténèbres avec des gens d’Orgoreyn résignés et sans espoir. Je reconnus le triste présage de ma première nuit en ce pays : cette cave obscure que j’avais voulu oublier pour chercher à ciel ouvert, en plein jour, l’essence de l’Orgoreyn. Comment pouvais-je m’étonner de ce que tout m’eût donné une impression d’irréalité ?

Il me semblait que le camion allait vers l’est, illusion tenace dont je ne pouvais me défaire, même lorsqu’il apparut que nous allions en direction de l’ouest, nous enfonçant toujours davantage en Orgoreyn. Notre sens inné de l’orientation et du champ magnétique nous abandonne entièrement sur une planète étrangère ; lorsque l’intellect ne peut plus ou ne veut plus faire les corrections nécessaires, il en résulte une complète désorientation, l’impression que tout se désagrège littéralement.

Un des prisonniers mourut cette nuit-là. Il avait été frappé au ventre à coups de pieds ou de bâton, et il expira en perdant son sang par l’anus et la bouche. Personne ne fit rien pour lui ; rien ne pouvait être fait. On nous avait donné en pitance un pot d’eau en plastique quelques heures auparavant ; il était vide depuis longtemps. Le mourant se trouvait à mes côtés, et je lui mis la tête sur mes genoux pour lui rendre la respiration plus facile ; c’est ainsi qu’il succomba. Nous étions tous nus, mais de ce jour son sang me fit un vêtement sur les jambes, les cuisses et les mains ; un vêtement brun, sec, rigide, sans chaleur.

La nuit se fit glaciale, et nous dûmes nous serrer les uns contre les autres pour lutter contre le froid. N’ayant pas de chaleur à donner, le cadavre fut écarté du groupe, exclu. Et les vivants s’entassèrent pêle-mêle, agités d’un seul mouvement par le roulis et les cahots de véhicule. Cela dura toute la nuit ; l’obscurité était totale dans notre cage d’acier. Nous étions en rase campagne et n’étions suivis d’aucun camion. Même en se collant le visage sur les mailles d’acier de la fente, on ne pouvait rien voir si ce n’est la nuit et, très vaguement, la neige couvrant le sol.

La neige qui tombe, celle qui vient de tomber, celle qui est tombée depuis longtemps, celle que la pluie à recouverte, celle qui a dégelé et regelé… chacune a droit à un vocable en orgota et en karhaïdien. En cette dernière langue (qui m’est plus familière) j’ai compté soixante-deux mots caractérisant les différentes espèces, conditions, étapes et qualités de la neige – de la neige tombée, s’entend. Il existe un autre groupe de mots décrivant les différentes sortes de chutes neigeuses ; un autre encore pour la glace ; une vingtaine d’autres vocables, ou davantage, précisent en une synthèse le degré de température, la force du vent et la nature des précipitations. Assis dans mon coin, je m’efforçai de dresser des listes de ces mots, mentalement. Chaque fois que je trouvais un mot nouveau, je l’ajoutais à la liste voulue à la place qui lui revenait dans l’ordre alphabétique.

Le camion s’arrêta après l’aube. Par la fente, des prisonniers crièrent qu’il y avait un cadavre à évacuer. Nous nous relayions pour hurler et nous martelions à grands coups les parois et la porte de notre prison d’acier, y faisant un bruit infernal qui mettait nos nerfs à rude épreuve. Personne ne vint. Le camion resta immobile pendant des heures. Nous entendîmes enfin un bruit de voix ; le véhicule fit une embardée en glissant sur une plaque de glace et reprit sa marche. Par la fente on voyait qu’il faisait beau, que la matinée était avancée et que nous traversions des vallonnements boisés.

Nous roulâmes ainsi trois jours et trois nuits de plus – ce qui fit quatre nuits depuis que j’avais repris conscience. Il n’y avait pas d’arrêts aux postes d’inspection et je crois que nous ne traversâmes aucune ville de quelque importance. Notre voyage pouvait paraître capricieux, furtif. Certains arrêts avaient pour but la relève des conducteurs et la recharge des batteries, d’autres, plus longs, semblaient n’avoir aucune raison d’être, pour autant que nous pussions en juger dans notre prison. Il y eut deux jours où le véhicule resta immobile de midi jusqu’à la tombée de la nuit. On eût pu croire qu’il était abandonné. Puis il repartait dans la nuit. Une fois par jour, vers midi, on nous passait un grand pot d’eau par une trappe ménagée dans la porte.

Nous étions vingt-six en comptant le cadavre, deux fois treize. Les Géthéniens comptent volontiers par treize, vingt-six, cinquante-deux, sans doute à cause du cycle lunaire de vingt-six jours, base de leurs mois d’une égale durée, qui est aussi, approximativement, celle de leur cycle œstral. Le cadavre fut solidement calé contre les portes d’acier à l’arrière de notre logement pour le maintenir au froid. Les vivants restaient assis, étendus ou accroupis, chacun à sa place – son territoire, son domaine – cela jusqu’à la nuit ; le froid devenait alors si rigoureux que nous nous rapprochions peu à peu pour nous fondre en une entité unique occupant un espace qui était chaud au centre, mais froid à la périphérie.

La bonté gardait ses droits. Je partageais avec quelques autres, notamment un vieillard et un homme affligé d’une vilaine toux, le triste privilège d’être le plus vulnérable au froid, et chaque nuit nous nous retrouvions au centre du groupe, là où il faisait le plus chaud. Nous n’avions pas à lutter pour cela, la chose se faisait automatiquement. Cette bonté humaine obstinée, il est terrible de penser que c’est tout ce qui nous reste lorsque nous en venons à nous trouver nus dans la nuit et le froid. Il ne nous reste rien de toute notre richesse humaine, de toute notre force, nous n’avons plus que cette aumône à donner.