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Il n’existe pas sur Nivôse d’insectes vivant en communauté. Les Géthéniens ne peuvent, comme les Terriens, comparer leur humanité avec ces sociétés très anciennes aux cités innombrables où de petits travailleurs asexués vivent sans autre instinct que celui de l’obéissance à un groupe totalitaire. S’il y avait eu sur Nivôse des fourmis, voilà le modèle que les Géthéniens auraient pu imiter depuis longtemps. Les fermes volontaires sont de création assez récente, et elles n’existent qu’en un seul pays de la planète, étant ailleurs totalement inconnues. Elles constituent un symptôme d’autant plus inquiétant des voies où ce pays s’engage, qu’il appartient à un monde si peu fait pour les restrictions sexuelles.

Nous étions, ai-je dit, sous-alimentés par rapport au travail que nous avions à fournir, et trop mal vêtus, trop mal chaussés en particulier, pour faire face à un hiver rigoureux. Les gardiens, pour la plupart des prisonniers en liberté surveillée, n’étaient guère mieux partagés. Cette Ferme se voulait strictement punitive et n’était pas un camp d’extermination. Je crois que notre existence y aurait été supportable sans les séances de narco-analyse.

Pour certains prisonniers « l’interrogatoire » se faisait par groupes de douze et se limitait à la récitation d’une sorte de confession et de catéchisme, après quoi chacun recevait son injection antikemma et était relâché pour aller au travail. Mais les prisonniers politiques devaient subir tous les cinq jours un interrogatoire en état de narcose.

J’ignore quels pouvaient être la nature des drogues employées et l’objet des interrogatoires, et je n’ai aucune idée des questions qui m’étaient posées. Je revenais à moi dans le dortoir au bout de quelques heures, couché sur la planche à dormir avec six ou sept autres, dont certains étaient déjà réveillés, d’autres inertes et sans vie sous le choc de la drogue. Lorsque nous étions tous sur pied les gardiens nous emmenaient travailler à l’usine ; mais après la troisième ou quatrième de ces séances, il me fut impossible de me lever. On me laissa tranquille, et je pus, le lendemain, aller au travail avec mon équipe, mais encore tout chancelant. Après l’interrogatoire suivant je fus immobilisé pendant deux jours. Il était évident que les hormones antikemma ou peut-être le sérum de vérité avaient un effet toxique cumulatif sur mon système nerveux extra-géthénien.

Je faisais de beaux projets. Lors de mon prochain interrogatoire je plaiderais ma cause auprès de l’inspecteur ; je lui promettrais d’abord de répondre véridiquement à toute question, sans drogues ; et je lui dirais ensuite : « Ne voyez-vous pas, monsieur l’inspecteur, que certaines questions sont inopportunes et qu’il est parfaitement inutile de connaître les réponses à ces questions ? » L’inspecteur prenait alors les traits de Faxe, avec la chaîne d’or des Devins autour du cou, et j’avais avec lui de longues et très agréables conversations. Dans la réalité j’étais en train de faire couler d’un tube des gouttes d’acide dans une cuve de copeaux pulvérisés. Naturellement, lorsque je vins à me trouver dans la petite pièce où avaient lieu les interrogatoires, l’assistant de l’inspecteur me dégagea le cou et me fit mon injection avant qu’il me fût possible de placer un mot. Tout ce que je me rappelle de cette séance, à moins que ce souvenir appartienne à une séance antérieure, c’est la morne litanie de l’inspecteur, jeune Orgota à la mine lasse et aux ongles sales :

— Il faut répondre à mes questions en orgota, il ne faut parler aucun autre langage. Il faut parler orgota.

Il n’y avait pas d’infirmerie. En théorie il fallait travailler ou mourir ; mais en pratique cette dure loi était humanisée par les gardiens, qui ménageaient des transitions entre le travail et la mort. Je l’ai dit, ils n’étaient pas cruels. Non pas qu’ils fussent capables de bonté ; mollasses, indolents, ils ne se souciaient guère du règlement à condition de ne pas risquer de s’attirer des ennuis. Ils me laissèrent tout simplement avec un autre prisonnier, comme par oubli, dans le dortoir, où nous restâmes couchés dans nos sacs, lorsqu’il devint évident que nous ne pouvions tenir debout. Mon compagnon, un homme d’un certain âge souffrant de troubles rénaux, était mourant. Comme sa mort ne pouvait être immédiate, on lui permit d’y mettre un certain temps, sur la planche à dormir.

C’est de cet homme que j’ai conservé le souvenir le plus précis. Physiquement c’était un spécimen typique de Géthénien du Grand Continent. Il avait le corps trapu, les jambes et les bras courts, et une épaisse couche graisseuse qui lui donnait, même malade, une bonne rondeur d’animal bien nourri. Ses pieds et ses mains étaient petits, ses hanches assez larges, sa poitrine forte, avec des pectoraux juste un peu plus développés que chez les hommes de ma race. Il avait la peau d’un brun rougeâtre très foncé, les cheveux noirs, fins et soyeux, le visage large avec des traits délicats fortement marqués, les pommettes saillantes. C’est un type qui n’est pas sans analogie avec celui de certaines races terriennes isolées vivant en haute altitude ou dans les régions arctiques. Il s’appelait Asra, et c’était un ancien charpentier.

Nous parlions.

La mort n’était pas une perspective contre quoi il se révoltait, c’était une chose qui lui faisait peur ; et il cherchait à se distraire de sa peur.

Seule nous rapprochait cette mort qui nous guettait l’un et l’autre, mais, comme ce n’était pas là ce dont nous voulions parler, il nous était difficile de nous comprendre la plupart du temps. Pour lui peu importait. Mais moi qui étais plus jeune et avais l’esprit critique, j’aurais voulu pouvoir tout comprendre, j’aurais voulu me faire tout expliquer, et cela m’était refusé. Nous parlions.

La nuit, le dortoir était violemment éclairé, envahi par une foule bruyante. Le jour, les lumières étaient éteintes, et la grande pièce était sombre, vide et tranquille. Nous restions étendus tout près l’un de l’autre sur notre planche, et nous parlions à voix basse. Ce qu’Asra aimait surtout me raconter, c’étaient de longues histoires de sa jeunesse, du temps où il travaillait dans une ferme commensale de la vallée du Koundra, dont j’avais traversé en voiture les vastes plaines fertiles pour aller de la frontière à Mishnory. De son parler fortement dialectal et farci d’expressions qui m’étaient inconnues désignant choses et gens, lieux, coutumes et instruments, je ne saisissais le plus souvent que de quoi suivre obscurément le fil de ses réminiscences. À l’heure où il souffrait le moins, généralement vers midi, je lui demandais de me narrer un conte ou une légende. La plupart des Géthéniens en possèdent tout un répertoire. Leur littérature n’est pas seulement faite d’œuvres écrites, c’est aussi une tradition orale vivace, on peut donc dire qu’il n’existe pas d’illettrés. Asra connaissait les grands classiques orgota, Fables de Meshe, Contes de Parsid, fragments des grandes épopées et de la saga des hommes de mer, sans parler du folklore de sa province natale absorbé pendant son enfance. Puisant dans tout cela, il débitait son récit dans son dialecte aux douces sonorités mal articulées. Lorsqu’il était fatigué de parler il me demandait de me conter une histoire. « Que raconte-t-on en Karhaïde ? » disait-il en se frottant les jambes, où il souffrait de douleurs lancinantes, et en tournant vers moi son visage éclairé d’un sourire timide, malicieux et patient.

— Je connais, lui dis-je un jour, une histoire sur des hommes habitant un autre monde.