L’aube approche, c’est le moment d’agir. Je descends une fois de plus au dortoir. Avec le fusil du cuisinier j’administre à Genly Aï une décharge sonique d’un centième de seconde, juste de quoi l’étourdir. Et, sans le sortir de son sac, je le charge sur l’épaule pour le porter au corps de garde.
— Qu’est-ce que tu fabriques, dit l’autre gardien de service à moitié endormi. Tu ne pouvais pas le laisser tranquille ?
— Il est mort.
— Encore un macchabée ! Par les tripes de Meshe !… et dire que l’hiver est à peine commencé !
Il tourne la tête pour examiner le visage de l’Envoyé, qui me pend sur le dos.
— Ah, c’est celui-là, l’homme-toujours-en-rut ! Par l’œil de Meshe, je n’avais jamais cru ce qu’on raconte sur les Karhaïdiens, jusqu’au jour où je l’ai bien regardé, ce monstre répugnant. Il a passé toute la semaine au dortoir à geindre et à soupirer, mais je ne croyais pas qu’il allait crever comme ça d’un seul coup. Bon, eh bien flanque-le dehors, il attendra bien jusqu’au jour, ne reste pas là comme un type qui ne sait pas quoi faire d’un sac de merde.
En suivant le couloir, je vois une porte sur Laquelle est écrit : Inspection. Je suis un gardien de service, il est donc normal que j’entre dans ce bureau. J’y trouve ce que je cherchais : un panneau avec tous les commutateurs et avertisseurs ; aucune indication, mais des gardes ont apparemment gravé des lettres au canif à côté des différents commutateurs pour se rafraîchir la mémoire en cas d’urgence. Voyant un sigle qui me semble désigner les clôtures, je tourne le bouton pour couper le circuit et rendre inopérant tout système d’alarme sur l’enceinte de la Ferme. Et en avant ! Cette fois-ci je traîne Aï en le tenant par les épaules. Lorsque je passe devant le gardien de service à la porte du bâtiment, je fais même semblant d’avoir grand-peine à tirer mon fardeau. En fait c’est une plume pour moi car je suis en plein dothe, mais je ne veux pas que l’on me voie traîner ou porter un homme plus lourd que moi sans effort apparent.
— Un mort, dis-je ; on m’a dit de le sortir du dortoir ; qu’est-ce que j’en fais ?
— Je ne sais pas. Jette-le dehors. Tiens, mets-le sous un toit pour qu’il ne soit pas enseveli sous la neige, sans quoi on risquerait de le voir flotter dans le dégel au printemps et d’être empesté. Il neige en peditia.
C’est ce que nous appelons sove en karhaïdien : une chute de neige épaisse, un peu mouillée. Pour moi, c’est l’idéal.
— D’accord, lui dis-je.
Et hue donc ! je sors du bâtiment et le contourne pour me dérober à sa vue, après quoi je recharge Aï sur l’épaule, file vers le nord-est, escalade à quelques centaines de mètres la clôture déconnectée, culbute mon fardeau, saute à terre, recharge Aï, et détale vers la rivière aussi vite que possible. Mais à peine ai-je démarré qu’un coup de sifflet déchire l’air et les projecteurs s’allument. Il neige assez fort pour me cacher, mais non pour recouvrir mes traces en quelques minutes. Pourtant, j’atteins la rivière avant qu’ils soient sur ma piste. Je marche vers le nord sur un sol sans neige, sous les arbres, ou dans l’eau lorsqu’il n’y a pas de sol sans neige ; la rivière, petit affluent turbulent de l’Esagel, n’est pas encore gelée.
Il commence à faire jour ; je hâte le pas. Je suis en plein dothe et L’Envoyé me paraît léger, mais c’est un long fardeau bien encombrant. Suivant le cours de la rivière et m’enfonçant dans la forêt, je retrouve la ravine où j’ai laissé mon traîneau.
J’y sangle L’Envoyé, puis j’entasse mon matériel sur son corps et autour de lui jusqu’à le cacher entièrement. Je recouvre le tout d’une toile imperméable. Je me change et me restaure ; je suis déjà tenaillé par la faim que provoque une période de dothe prolongée. Ayant atteint la route forestière centrale, je la prends vers le nord. Bientôt je suis rejoint par deux skieurs.
Je suis maintenant habillé et équipé en trappeur, je peux donc raconter que je m’efforce de rattraper Mavriva et son équipe, qui ont pris la route du nord dans les derniers jours de Grende. Ils connaissent Mavriva et se laissent aisément convaincre, ne jetant qu’un coup d’œil à mon permis de trappeur. Quant au fugitif, ils ne s’attendaient pas à lui voir prendre la direction du nord, car il n’y a rien au nord de Pulefen – rien que la forêt, puis le Glacier. Peut-être d’ailleurs ne tenaient-ils pas tellement à le capturer. Quel intérêt avaient-ils à cela ? Ils continuent leur chemin, et je ne les vois revenir qu’une heure plus tard ; ils me croisent sans rien dire. L’un d’entre eux n’est autre que l’homme qui était de garde avec moi. Il ne m’a pas reconnu ; sans doute n’a-t-il même pas vu mon visage bien qu’il l’ait eu sous les yeux la moitié de la nuit.
J’attends d’être hors de vue pour quitter la route, et toute la journée je décris un vaste demi-cercle qui, à travers la forêt et les contreforts sauvages se dressant à l’est de la Ferme, me ramène à la combe isolée ou j’ai caché le gros de mon matériel. Dans cette région accidentée qui domine Tourrouf, il est dur de tirer un traîneau, surtout si lourdement chargé, mais la neige s’épaissit et déjà s’affermit, et puis le dothe est là pour me soutenir. Il faut que je me maintienne en cet état, car dès qu’on laisse se relâcher la tension dothale on n’est plus bon à rien. Jamais encore je n’ai prolongé cette expérience plus d’une heure environ, mais je sais que certains des Sages réussissent à se maintenir en plein dothe pendant vingt-quatre heures ou davantage. À défaut de leur entraînement j’ai pour moi l’aiguillon de la nécessité.
Cette condition exclut plus ou moins l’anxiété, et seul m’inquiète l’état de l’Envoyé : il y a longtemps qu’il aurait dû se réveiller de la petite décharge sonique que je lui ai administrée. Il reste inerte, et je n’ai pas le temps de m’occuper de lui. Sa physiologie est-elle si différente de la nôtre qu’il soit tué par ce qui ne fait que nous paralyser ? Lorsque tourne la roue du destin, il faut surveiller ses paroles : deux fois j’ai dit qu’il était mort, et je l’ai transporté comme on transporte un mort. La pensée m’est donc venue que c’était vraiment un cadavre, ce fardeau que je traînais par les collines, et que tout était perdu en fin de compte, sa vie comme la chance qui m’avait souri. En ces moments-là j’ai pesté et j’ai senti, ruisselant de sueur, l’énergie dothale me fuir comme l’eau s’écoule d’un vase brisé. Mais j’ai persévéré, mes forces ne m’ont pas trahi, et j’ai pu parvenir à ma cachette.
Là je dresse la tente. Que faire ensuite pour sauver Aï ? J’ouvre une boîte de cubes alimentaires surconcentrés. J’en dévore la plus grande partie, mais lui fais absorber le reste en bouillon, car visiblement, il meurt de faim. Il a des ulcères sur les bras et la poitrine, maintenus à vif par le frottement du sac crasseux dans lequel il est couché. Une fois ses plaies nettoyées, je l’introduis dans le sac de fourrure, où il repose bien au chaud. Il est en sûreté, aussi bien caché qu’on peut l’être par l’hiver et la solitude. C’est tout ce que je puis faire. La nuit est tombée, et une nuit encore plus sombre va m’envahir, celle dont je dois payer l’effort physique maximum que la volonté puisse imposer au corps. Je vais donc m’abandonner, l’abandonner lui aussi, à la Nuit.
Nous dormîmes. La neige tombait. Elle dut tomber tout le temps que j’étais dans la phase du thangen – une nuit, un jour, une seconde nuit. Ce n’était pas du blizzard, mais la première forte chute hivernale. Lorsqu’enfin je sortis de ma torpeur et fis l’effort de jeter un coup d’œil au dehors, la tente était à moitié ensevelie. Le neige était éclatante de soleil, et les ombres bleuâtres bien tranchées. Loin vers l’est, sur les cimes, une traînée grise obscurcissait la clarté du ciel : la fumée d’Oudnoushreke, la plus proche des montagnes de feu. Autour du petit piton de la tente s’étendait la neige immaculée, tertres, monticules, ondulations, vastes pentes, le tout sous un blanc tapis.