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J’étais en période de convalescence, faible et somnolent, mais chaque fois que j’en trouvais la force je donnais du bouillon à mon compagnon, très peu à la fois ; le soir il s’anima, mais ce fut pour délirer. Il se dressa en hurlant de terreur. Je m’agenouillai à ses côtés, mais il voulut bondir pour s’éloigner de moi, et s’évanouit sous l’effet de cet effort excessif. Il parla beaucoup cette nuit-là, une langue qui m’était inconnue. Il était étrange de l’entendre ainsi, en ce cadre sauvage et dans le silence de la nuit, murmurer des mots d’un langage qu’il avait appris dans un autre monde. Le lendemain fut une journée dure. Chaque fois que je voulais m’occuper de lui, il me prenait apparemment pour un des gardiens de la Ferme, et il était terrifié parce qu’il s’imaginait que je tentais de le droguer. Il se mettait à s’exprimer pêle-mêle en orgota et en karhaïdien, parlant comme un petit enfant qui vous supplie pitoyablement de l’épargner, se débattant avec toute l’énergie de sa peur panique. Cette scène se répéta maintes fois ; comme j’étais en état de thangen et trop faible pour lutter, je désespérais de pouvoir le soigner. J’en vins à craindre qu’on ne l’eût pas seulement drogué mais qu’on eût brisé sa personnalité par un lavage de cerveau. Je me pris à tout regretter, la réussite de l’évasion, ma chance insolente. Plût au ciel, pensais-je, qu’il eût péri sur le traîneau dans la forêt de thoriers, où que j’eusse été arrêté en quittant Mishnory et envoyé dans une Ferme pour y terminer mon existence maudite.

Mais soudain, me réveillant, je le vis qui m’observait.

— Estraven ? murmura-t-il faiblement, l’air stupéfait.

L’espoir jaillit en mon cœur. Je pus le rassurer et le soigner. Cette nuit-là nous dormîmes tous les deux d’un bon sommeil.

Le lendemain son état s’améliora considérablement. Il put s’asseoir pour manger. Ses plaies se cicatrisaient.

— D’où proviennent-elles ? lui dis-je.

— Je ne sais pas. Je crois que c’est l’effet de toutes les injections qu’on m’a faites.

— Antikemma ? Je connaissais cette pratique par les récits de rescapés des Fermes Volontaires, évadés ou prisonniers libérés.

— Oui. Et d’autres injections en plus. Je ne sais pas ce que c’était, peut-être un sérum de vérité. Tout cela me rendait malade, et ils recommençaient sans cesse à me piquer. Que voulaient-ils tirer de moi, que pouvais-je leur dire ?

— Ils voulaient peut-être, non pas tant vous interroger, mais vous apprivoiser.

— M’apprivoiser ?

— Vous rendre docile par absorption forcée d’un des dérivés de l’orgrevy. Cette pratique n’est pas inconnue en Karhaïde. Ou peut-être se livraient-ils sur vous et les autres à une expérience. J’ai entendu dire qu’ils font sur les détenus des Fermes l’essai de leurs produits et techniques d’altération de la personnalité. Je ne voulais pas le croire, mais maintenant…

— Ces Fermes existent-elles aussi en Karhaïde ?

— En Karhaïde ? Non.

Il se frotta le front nerveusement.

— Je suppose qu’à Mishnory ils prétendent aussi qu’elles n’existent pas en Orgoreyn.

— Au contraire, répliquai-je, ils en sont fiers. Ils vous font entendre des bandes sur ces Fermes Volontaires et vous en montrent de belles images. C’est là, disent-ils, que les inadaptés peuvent se réhabiliter et que les derniers groupes tribaux trouvent refuge. Sans doute font-ils visiter la Ferme Volontaire du Premier District, un modèle du genre. C’est vraiment nous surestimer, monsieur Aï, que d’imaginer que nous avons de ces Fermes en Karhaïde. Nous ne sommes pas un peuple assez raffiné.

Le poêle Chabe rougeoyait et diffusait une chaleur suffocante car je l’avais ouvert au maximum. Aï resta longtemps les yeux fixés sur lui, puis il me regarda.

— Vous m’avez tout raconté ce matin, mais je crois que je n’avais pas encore toute ma lucidité. Où sommes-nous, et comment y sommes-nous parvenus ?

De nouveau je lui en fis le récit.

— C’était si simple que ça… Vous êtes sorti de la Ferme avec moi ?

— Mais oui, et la difficulté n’est pas d’en sortir ; ce serait même à la portée de tout détenu, ou de tous les détenus réunis, s’ils n’étaient pas affamés, épuisés, démoralisés et drogués ; et si l’on était convenablement vêtu pour supporter le froid ; et si on savait où aller… C’est surtout ça : où aller ? Dans une ville ? Sans papiers on est perdu. Dans la nature ? Sans abri on est perdu. L’été, je suppose que les gardiens sont plus nombreux. Mais l’hiver, eh bien, l’hiver lui-même vaut tous les gardiens.

M’écoutant à peine, il suivait son idée :

— Je doute que vous puissiez faire trente mètres en me portant, Estraven. Alors comment avez-vous pu faire, en pleine nuit, des kilomètres de course en terrain varié avec un tel fardeau ?

— J’étais en état de dothe.

— Sur commande ? dit-il après un moment d’hésitation.

— Oui.

— Vous êtes… handdarata ?

— J’ai été élevé dans cette religion, j’ai même résidé pendant deux ans dans la Citadelle de Rothra. Dans le Kerm la plupart des familles constituant le noyau des Foyers ont embrassé le Handdara.

— Je croyais que la période de dothe était suivie d’une sorte d’effondrement, conséquence de cette mobilisation de toute l’énergie disponible…

— Oui, et c’est ce qu’on appelle le thangen, ou sommeil des ténèbres. Il dure beaucoup plus longtemps que le dothe, et c’est un état de convalescence auquel il faut s’abandonner sans résistance si l’on ne veut pas mettre sa vie en danger. J’ai dormi trente-six heures d’affilée, et je suis encore en état de thangen ; je ne pourrais pas franchir cette colline. La faim y est pour quelque chose : j’ai mangé la plus grande part des rations prévues pour un mois.

— Eh bien, soit, dit-il impatiemment, avec humeur. Je vous crois. Je suis bien obligé de vous croire. Je suis là, vous êtes là… Mais je ne comprends pas, je ne comprends pas pourquoi vous avez fait tout cela.

À ces mots je perdis mon sang-froid. J’avais un coupe-glace à ma portée, et il me fallut le fixer des yeux un bon moment, jusqu’à ce que je me fusse maîtrisé, avant de répondre à pareille insulte. Heureusement j’étais encore trop faible pour m’enflammer et faire preuve de vivacité. C’était un ignorant, pensais-je, un étranger ; et il avait été maltraité et traumatisé. Ayant ainsi fait la part des choses, je lui dis finalement :

— C’est en partie par ma faute que vous êtes allé en Orgoreyn, donc à la Ferme de Pulefen. Cette faute, je m’efforce de la réparer.

— Si je suis allé en Orgoreyn, vous n’y êtes pour rien.

— Nous avons vu les mêmes événements avec des yeux différents. J’ai eu tort d’imaginer que nous les verrions sous le même jour. Revenons au printemps dernier. J’ai commencé à conseiller au roi Argaven de temporiser, de ne prendre aucune décision à votre égard et à celui de votre mission, environ une treizaine avant l’inauguration du nouveau pont. Il était déjà décidé qu’il vous recevrait en audience et j’ai pensé : mieux vaut que l’entrevue ait lieu, si peu qu’on puisse en attendre. Je pensais que vous comprendriez tout cela, et c’a été mon erreur. J’avais trop présumé de votre perspicacité, et je ne voulais pas vous faire l’offense de vous donner des conseils ; lorsqu’on a vu soudain grandir l’influence de Pemmer Harge rem ir Tibe à la Kyorremy, j’ai pensé que vous en comprendriez le danger. Si cet homme avait eu une raison quelconque de vous craindre, il vous aurait accusé d’être au service d’une faction, et Argaven, mû par la peur comme il peut l’être si facilement, vous aurait probablement fait assassiner. Je jugeais prudent que vous vous fassiez tout petit tandis que Tibe grandissait. Et en voulant vous abaisser j’ai précipité ma propre chute, que je savais inévitable sans pourtant l’attendre pour la nuit même de notre dernier entretien ; mais c’est toujours une position précaire que celle de Premier ministre d’Argaven.