» Lorsque j’ai reçu mon ordre d’exil, il m’était impossible de communiquer avec vous car j’aurais risqué de faire rejaillir sur vous ma disgrâce et aggraver les dangers que vous couriez. Je suis parti pour l’Orgoreyn. Je me suis appliqué à vous suggérer d’en faire autant. J’ai poussé certains des Trente-trois Commensaux, ceux qui m’inspiraient le moins de défiance, à vous faire accorder un permis de séjour en Orgoreyn, qui vous aurait été refusé sans leur protection. Ils ont vu en vous, et je les y ai encouragés, un moyen de monter au pouvoir, d’en finir avec le conflit, toujours plus aigu, entre l’Orgoreyn et la Karhaïde, et de réaliser le retour au libre-échange – peut-être aussi de briser l’étreinte du Sarf. Mais ils ont été timorés, paralysés par la peur d’agir. Au lieu de vous faire connaître au public, ils vous ont caché honteusement. Ils ont ainsi perdu leurs chances de succès, et ils vous ont vendu au Sarf pour sauver leur peau. J’ai trop présumé d’eux, je suis donc responsable.
— Mais toutes ces intrigues, ces feintes, ces menées secrètes dans l’antichambre du pouvoir, quel en était l’enjeu, Estraven ? Quel était votre jeu, que vouliez-vous ?
— La même chose que vous : l’alliance de ma planète avec les autres.
Nous nous regardions en chiens de faïence au-dessus du poêle rougeoyant.
— Même si cette alliance devait être réalisée par l’Orgoreyn ?
— Même à cette condition. La Karhaïde n’aurait pas tardé à se joindre au mouvement. Vous ne comprenez pas que je fais bon marché du shiftgrethor lorsqu’il y va de notre destin à tous, du bonheur de toute l’humanité ? Que ce soit un pays ou l’autre qui en prenne conscience le premier, c’est bien secondaire, et ce qui compte, c’est que cette prise de conscience se réalise.
— Mais bon sang, comment voulez-vous que je croie un traître mot de tout cela, cria-t-il avec une violence indignée que sa faiblesse physique rendait geignarde, semblable à celle d’un enfant injustement traité. Si tout cela est vrai, ajouta-t-il, pourquoi ne m’en avoir rien dit lorsqu’il en était temps, au printemps dernier ? Cela nous aurait épargné à tous deux une visite à Pulefen. Ce que vous avez fait pour moi…
— A échoué. Et a été pour vous une source de souffrances, d’humiliations et de dangers. Je sais. Mais si j’avais tenté de vous défendre contre Tibe, vous ne seriez pas ici aujourd’hui, vous seriez à Erhenrang dans un tombeau. S’il existe aujourd’hui quelques personnes qui croient votre histoire en Karhaïde et même en Orgoreyn, c’est parce qu’elles m’ont écouté. Elles peuvent encore vous être utiles. Ma grande erreur, c’est comme vous dites, de ne pas m’être fait clairement comprendre de vous. Je ne suis pas habitué à cela. Je ne suis pas habitué à donner ou accepter ni conseils ni reproches.
— Je ne veux pas être injuste, Estraven.
— Vous l’êtes pourtant. C’est étrange. Je suis le seul sur Géthen qui vous ait fait entièrement confiance, et je suis le seul à qui vous ayez refusé de faire confiance.
Il se prit la tête dans les mains.
— Je regrette, Estraven, dit-il enfin.
C’était à la fois me présenter des excuses et reconnaître ses torts.
— Le fait est, ajoutai-je, que vous ne pouvez pas ou ne voulez croire que je vous crois.
M’étant levé pour combattre des crampes aux jambes, je m’aperçus que je tremblais de colère et de lassitude.
— Apprenez-moi votre langage télépathique, lui dis-je, m’efforçant de parler naturellement et sans rancœur. Oui, apprenez-moi ce langage qui ne peut mentir, et demandez-moi pourquoi j’ai agi comme je l’ai fait.
— C’est entendu, Estraven ; je le ferai avec plaisir.
15
Vers les glaces
Je me réveille. Jusque-là il m’a semblé étrange, irréel, de m’éveiller à l’intérieur d’un cône obscur où il fait chaud, et d’écouter mon entendement dire que c’est une tente, que je suis couché dedans, vivant, que je ne suis plus à la Ferme de Pulefen. Cette fois-ci mon réveil se colore d’un sentiment, non pas d’étrangeté, mais de paix bienfaisante. Je m’assieds, je bâille, je rejette en arrière mes cheveux emmêlés en me servant de mes doigts comme d’un peigne. Je regarde Estraven étendu tout de son long sur son sac de couchage à un mètre de moi ; il dort profondément, le torse nu car il a chaud. Ce visage sombre et mystérieux, le voilà exposé en pleine lumière. Estraven, comme tout homme qui dort, a l’air quelque peu stupide, avec cet énergique faciès arrondi, cette expression détendue, dégagée, la sueur qui perle sur sa lèvre supérieure et ses épais sourcils. Je l’ai déjà vu transpirer : à Erhenrang, le jour de cette cérémonie où il était au faîte des honneurs sous un soleil flamboyant. Le voilà maintenant désarmé, demi-nu, sous un jour plus froid. C’est la première fois que je le vois tel qu’il est.
Il se réveille tard, et non sans peine. Il finit par se lever, bâillant et tout chancelant. Il enfile sa chemise, sort sa tête de la tente pour voir quel temps il fait, puis me propose une tasse d’orsh. S’apercevant que je m’en suis déjà fait infuser un pot avec l’eau provenant d’un morceau de glace qu’il a mis à fondre sur le poêle la nuit dernière, il accepte que je lui en serve une tasse, me remercie sèchement et s’assoit pour la boire.
— Quelle est notre prochaine étape, Estraven ?
— Ça dépend. Il faut savoir où vous voulez aller et ce que vous pouvez supporter.
— Comment sortir au plus vite de l’Orgoreyn ?
— En allant à l’ouest, vers la côte. Une cinquantaine de kilomètres.
— Et de la côte ?
— Les ports seront gelés ou presque. En tout cas les navires ne vont jamais bien loin l’hiver. Il faudrait se cacher quelque part jusqu’au printemps, et nous pourrions embarquer sur un des grands navires marchands faisant le service de Sith et Perunter – il faut exclure la Karhaïde si l’embargo est maintenu. Nous pourrions travailler à bord pour payer notre passage. Malheureusement, je n’ai plus d’argent.
— Y a-t-il une autre solution ?
— Gagner la Karhaïde par voie de terre.
— Quelle distance ? Au moins mille cinq cents kilomètres ?
— Par la route, oui. Mais les routes nous seraient interdites. Nous n’irions pas plus loin que le premier inspecteur. La seule solution serait de franchir les montagnes vers le nord, de traverser le Gobrin en direction de l’est, et de descendre vers la frontière au golfe de Guthen.
— Traverser le Gobrin – la grande calotte glaciaire ?
Il fait un signe de tête affirmatif.
— Je croyais que c’était impossible en hiver.
— Si, c’est possible, avec de la chance. Et l’hiver il faut toujours compter avec la chance. Dans un sens l’hiver offre un avantage en l’occurrence. Le beau temps, voyez-vous, a tendance à s’installer sur le grand inlandsis dont la glace renvoie la chaleur du soleil ; les tempêtes sont rejetées à la périphérie. C’est ce qui a donné naissance aux légendes sur un lieu ensoleillé dans les murs du blizzard. Cela peut être un atout pour nous – à peu près le seul.