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Nous partîmes à l’aube, en raquettes ; il n’y avait pas de vent et la neige tombait à petits flocons. Sur les collines elle formait une surface bessa, molle, encore non tassée, cette neige profonde redoutée des skieurs terriens. Le traîneau était lourdement chargé, Estraven en évaluant le poids total à plus de cent cinquante kilos. Dans la poudreuse, c’était dur à tirer, et pourtant nous avions là une petite merveille, aussi adaptée à son élément qu’un bateau bien conçu, en particulier grâce à ses patins munis d’une substance réduisant la résistance presque à zéro – mais naturellement inefficaces lorsque le véhicule se bloquait dans un amoncellement de neige. Sur une pareille surface, avec maintes pentes et ravines à monter et descendre, il apparut que le mieux était de procéder ainsi : un homme attelé au traîneau pour le tirer, l’autre derrière pour pousser. Fine et douce, la neige tomba toute la journée. Nous nous arrêtâmes deux fois pour manger sur le pouce. Sur ces vastes espaces montagneux le silence était absolu. Nous allions toujours, et tout à coup ce fut le crépuscule. Nous dressâmes la tente dans un vallon très semblable à celui que nous avions quitté le matin, une combe dominée par les blancs mamelons des collines. Je chancelais de fatigue, et pourtant je ne pouvais pas croire que la journée était terminée. Nous avions couvert, d’après le compteur du traîneau, environ vingt-cinq kilomètres.

Si nous étions capables de cela dans la neige profonde, avec chargement maximum et en une région accidentée dont il fallait prendre d’écharpe toutes les collines et toutes les vallées, que ne ferions-nous pas sur le Grand Glacier, avec une neige dure, un terrain égal et un chargement toujours plus léger ? Jusqu’ici je m’étais imposé de faire confiance à Estraven ; ce sentiment devenait maintenant spontané, sans réticence. Nous serions en Karhaïde dans soixante-dix jours.

— Vous avez déjà voyagé comme ça, lui demandai-je.

— Avec un traîneau ? Souvent.

— Sur de longs trajets ?

— J’ai fait quelque chose comme trois cents kilomètres sur le glacier de Kerm, en automne. Mais c’est vieux. L’extrémité inférieure du Kerm, cette sorte de péninsule montagneuse se dressant au sud du semi-continent karhaïdien, est, comme le nord du pays, couverte de glaciers. Sur le Grand Continent de Géthen l’humanité vit sur une bande de terre entre deux murailles blanches. On a calculé que si les radiations solaires diminuaient encore de huit pour cent, les deux murailles chemineraient l’une vers l’autre ; il n’y aurait plus ni terres, ni hommes ; rien que de la glace.

— Quel était le but de ce voyage ?

— Curiosité, esprit d’aventure. Et, après une hésitation il ajouta avec un léger sourire : Accroissement de la complexité et de l’intensité du champ de la vie intellectuelle.

Il reprenait ainsi une de mes citations ékuméniques.

— C’était là, répliquai-je, aller sciemment aux limites de la tendance évolutionnaire inhérente à l’Être, et dont l’esprit d’exploration n’est qu’une manifestation.

Nous étions l’un et l’autre assez contents de nous-mêmes, en pleine euphorie. Il faisait bon dans la tente et nous buvions du thé chaud en attendant que cuise notre porridge de germe de kadik.

— Exactement, dit-il. Nous étions six, deux Estriens, mon frère et moi, et quatre amis de Stok. Notre voyage était parfaitement désintéressé. Nous voulions voir le Terremander, une montagne qui se dresse, là-bas, sur le Glacier. Rares sont ceux qui l’ont vue de la terre ferme.

Le porridge était prêt. Rien de commun avec la bouillie compacte et noirâtre de Pulefen. C’était divin, brûlant, savoureux comme nos marrons grillés de la Terre. Le corps bien réchauffé, et le cœur aussi, je dis à Estraven :

— Je n’ai jamais mangé aussi bien sur Géthen qu’en votre compagnie.

— Oubliez-vous le banquet de Mishnory ?

— C’est vrai… Vous haïssez l’Orgoreyn, n’est-ce pas ?

— Bien rares sont les Orgota qui savent faire la cuisine. Moi, haïr l’Orgoreyn ? Non. Je n’ai aucune raison de haïr ce pays. Et d’abord comment peut-on haïr ou aimer un pays ? Tibe en est capable, à en juger par ses discours. Moi, j’en suis foncièrement incapable. Je connais des hommes, des villes, des fermes, des collines et des rivières et des rochers, je sais comment les rayons du soleil couchant éclairent à l’automne les mottes d’un certain champ labouré au flanc d’une colline. Que vient faire une frontière dans tout cela ? Ça ne rime à rien. Vérité en deçà, erreur au-delà – voilà que je cite vos grands hommes ! Pour aimer son pays, faut-il haïr les autres ? Si oui, le patriotisme n’est pas une bonne chose. Si ce n’est qu’une forme d’amour-propre, alors c’est une bonne chose, mais dont il faut éviter de faire profession, ou de faire parade comme d’une vertu. J’aime les collines du Domaine d’Estre parce que j’aime la vie, mais c’est un amour d’une nature telle qu’il ne saurait se changer en haine au-delà d’une certaine ligne de démarcation. À part cela, j’espère pouvoir me vanter d’être ignorant.

Ignorant au sens que le Handdara confère à ce mot : ignorer l’abstraction, coller à la réalité. Il y avait dans cette attitude quelque chose de féminin, un refus de l’abstrait et du conceptuel, une soumission au réel, qui me heurtaient quelque peu. Mais il ajouta comme pris d’un scrupule :

— Il faut être un imbécile pour ne pas haïr un mauvais gouvernement. Et s’il existait sur Terre un bon gouvernement, ce serait une joie que de se mettre à son service.

— C’est une joie qui ne m’est pas inconnue, dis-je.

— Oui, j’ai pu en juger.

Sur ce point nous nous comprenions.

Ayant ouvert la porte étanche de la tente pour jeter au-dehors l’eau chaude dont je venais de rincer nos assiettes, je vis qu’il faisait nuit noire. Il tombait une petite neige fine, à peine visible dans le rayon de lumière qui perçait par l’ouverture ovale. Celle-ci refermée, bien au sec et bien au chaud, nous préparâmes nos sacs de couchage.

— Donnez-moi les assiettes, m’avait-il dit ou quelque chose de semblable, en ajoutant : monsieur Aï.

— Allons-nous nous dire monsieur, lui dis-je, pendant toute la traversée du grand glacier de Gobrin ?

Il me regarda en riant.

— Je ne sais pas comment vous appeler.

— Je m’appelle Genly Aï.

— Je sais. Vous, vous employez mon toponyme.

— Moi non plus, je ne sais pas comment vous appeler.

— Harth.

— Alors appelez-moi Aï. – Et les prénoms, quand les employez-vous ?

— Entre frères-en-foyer ou entre amis, dit-il. Et c’était comme s’il prononçait ces mots de très loin – inaccessible alors qu’il était à cinquante centimètres de moi dans une tente de deux mètres cinquante. C’était sans appel. Quoi de plus arrogant qu’un langage franc et sans détours ? Réfrigéré, je m’introduisis dans mon sac de fourrure.

— Bonne nuit, Aï.

— Bonne nuit, Harth.

Politesse entre deux étrangers. Mais un ami, qu’est-ce donc en un monde où tout ami peut devenir amant au gré d’une nouvelle phase de la lune ? Pas moi, pourtant, enfermé que je suis dans ma virilité : je ne puis être l’ami de Therem Harth ni d’aucun autre spécimen de sa race. Ces créatures qui ne sont ni hommes ni femmes, ou qui sont les deux à la fois, ces êtres cycliques, lunaires, qui se métamorphosent lorsqu’une main les effleure, ou par un coup de baguette magique comme les enfants de certains contes anciens, ils ne sont pas faits comme moi, ce ne peuvent être mes amis – pas d’amour entre nous.