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Nous dormîmes. M’éveillant un moment, j’entendis le tapotement feutré d’une neige épaisse sur la tente.

Levé à l’aube, Estraven préparait le déjeuner. Le jour éclata de tous ses feux. Le matériel une fois chargé, nous nous mîmes en route alors que le soleil commençait à dorer la crête des broussailles dont notre combe était frangée. Estraven était attelé en avant du traîneau, que je poussais et dirigeais à l’arrière. Il commençait à se former une croûte sur la neige ; dans les descentes dégagées nous allions à la course, comme un attelage de chiens. Ce jour-là nous longeâmes la forêt qui se trouve en bordure de la Ferme de Pulefen, puis nous y pénétrâmes. Progressant au milieu des thoriers rabougris, trapus, noueux, à qui la glace faisait de belles barbes blanches, nous jugeâmes prudent d’éviter la route centrale qui va vers le nord, préférant utiliser, lorsqu’elles allaient un moment dans la bonne direction, les percées ménagées pour l’exploitation, ou encore avancer à travers bois, ce qui est facile dans une forêt bien déblayée, sans arbres déracinés ni broussailles. Nous marchions bien, d’autant plus que les ravins étaient moins nombreux en cette région, les crêtes moins abruptes. Le soir notre compteur indiquait trente-deux kilomètres pour cette étape, et nous étions moins fatigués que la veille.

Sur Nivôse les jours restent clairs l’hiver, ce qui en atténue la rigueur. La planète n’est inclinée que de quelques degrés sur le plan de l’écliptique, ce qui, à basse latitude, ne provoque aucune variation saisonnière sensible. Les saisons sont un effet, non pas de l’obliquité écliptique, mais de l’orbite ellipsoïde de Géthen. Aux environs de l’aphélie, là où cette planète se meut le plus lentement et le plus loin de son soleil, il se produit une diminution des radiations solaires qui suffit à perturber les normes d’un climat déjà instable, à intensifier le froid, à remplacer l’été humide et gris par la blancheur et la violence de l’hiver. Par sa sécheresse l’hiver pourrait être plus agréable que le reste de l’année s’il n’était pas aussi glacial. Lorsque le soleil se montre, c’est vers le zénith ; on ne le voit pas saigner longuement à l’horizon avant de faire place à la nuit et à un froid plus intense, comme sur la Terre dans les régions montagneuses proches du pôle. Les hivers de Géthen sont éclatants ; ils sont cruels, redoutables, mais éclatants.

Il nous fallut trois jours pour traverser la forêt de Tarrenpeth. Le troisième jour, Estraven s’arrêta de bonne heure pour dresser la tente. Il voulait tendre des pièges à pesthry. Parmi les animaux terrestres de Nivôse, c’est un des plus grands ; de la taille d’un renard, ovipare et végétarien, il a une fourrure splendide, grise ou blanche, et une chair comestible. C’était la saison de ses grandes migrations vers le sud. Il fuit l’homme avec une extrême agilité, aussi n’en avions-nous vu que deux ou trois jusque-là, mais toutes les clairières de la forêt de thoriers étaient parcourues d’un réseau serré de menues empreintes toutes dirigées vers le sud. En une heure ou deux six animaux étaient pris, un dans chaque piège. Estraven les vida et les coupa en morceaux ; une partie de la viande nous servit de ragoût pour notre repas du soir, le reste fut suspendu pour être frigorifié. Les Géthéniens ne sont pas une race de chasseurs – faute de gibier : pas de grands herbivores, et, par conséquent, pas de grands carnivores, sauf dans les mers grouillantes de poissons. On vit de pêche et d’agriculture. C’était la première fois que je voyais un Géthénien tacher ses mains de sang. Il regarda les blanches fourrures.

— Avec ce que nous gaspillons là il y a de quoi nourrir et loger un chasseur de pesthry pendant une semaine, dit-il.

Il me tendit une peau à toucher. Ce poil est si soyeux et souple qu’on en sent à peine le premier contact lorsqu’on y enfonce les doigts. Nos sacs de couchage, nos anoraks et nos capuchons étaient doublés de cette fourrure, aussi belle à voir que souveraine contre le froid.

— Et tout ça pour un ragoût ! dis-je.

— Il nous faut des protéines, dit Estraven, après m’avoir fixé un instant de son regard impénétrable. Et il jeta les peaux de pesthry sur la neige. La nuit, les russy, ces féroces carnassiers tenant du serpent et du rat, ne tarderaient pas à dévorer dépouilles, entrailles et ossements, sans oublier de faire place nette en léchant le sang dont la neige était rougie.

Il avait raison, je dirais presque : comme toujours.

Un pesthry fournit une livre ou deux de chair comestible. Je n’eus pas de peine à avaler la moitié du ragoût, et j’aurais pu manger la part d’Estraven sans m’en apercevoir. Le lendemain matin, quand nous repartîmes avec le traîneau pour gravir la montagne, mon moteur humain avait doublé de puissance.

Nous grimpâmes toute la journée. Mais c’en était fini de la neige salutaire et du kroxet – vent nul, moins sept à moins dix-huit de température – grâce à quoi nous avions pu, sans encombre, traverser la forêt de Tarrenpeth et sortir de la zone où nous risquions d’être poursuivis. Ce temps faisait place à ce que nous pouvions redouter le plus : dégel et pluie. Je commençais à comprendre pourquoi les Géthéniens se plaignent quand la température est en hausse l’hiver, et sont tout ragaillardis lorsqu’elle est en baisse. Dans les villes, la pluie est une gêne ; pour le voyageur c’est une catastrophe. Toute la matinée, c’était déjà dur de hisser le traîneau sur le flanc du Sembensyen dans une neige glaciale, profonde et détrempée, une véritable soupe. Mais l’après-midi, lorsque la neige eut été presque entièrement balayée, sur les pentes raides, par des torrents de pluie, des kilomètres de boue et de gravier, il fallut substituer des roues aux patins du traîneau pour en faire un chariot, c’est-à-dire un véhicule qui ne cessait de s’embourber et de basculer – une vraie carne. La nuit tomba sans nous laisser le temps de trouver le moindre abri, grotte ou escarpement, pour dresser la tente, si bien que nos bagages furent mouillés en dépit de tous nos efforts. Estraven avait dit qu’une tente comme la nôtre nous offrirait le minimum de confort par les temps les plus incléments, mais à condition de maintenir l’intérieur à sec.

— Une fois qu’on ne peut plus sécher complètement les sacs de couchage, il se fait une grande déperdition de chaleur animale la nuit et le sommeil s’en ressent. Nous sommes trop strictement rationnés pour nous permettre cela. Nous ne pouvons pas compter sur le soleil pour sécher nos affaires, il faut donc éviter de les mouiller.

J’avais retenu cette leçon ; aussi scrupuleusement qu’Estraven, je m’étais employé à interdire à la neige et à l’humidité l’accès de la tente pour qu’il n’y eût d’autre buée à évaporer que celle qui provenait de la cuisson des aliments, de nos poumons et des pores de notre peau. Mais cette nuit-là tout était trempé avant que nous eussions pu dresser la tente. Tout fumants, nous nous blottîmes près du poêle. Heureusement, nous eûmes un bon ragoût de pesthry, chaud et substantiel, assez succulent pour nous consoler en partie de tout le reste. Le compteur du traîneau, insensible aux rudes efforts que nous avions fournis toute la journée, décrétait que nous avions fait quatorze kilomètres cinq cents, pas davantage.

— C’est la première fois que nous sommes en deçà de la moyenne journalière que nous nous sommes assignée.

Estraven fit oui de la tête et rompit net un tibia de pesthry pour en extraire la moelle. Il avait enlevé ses vêtements mouillés, ne gardant que chemise et culotte, pieds nus, cou nu. Moi, j’avais encore trop froid pour ôter anorak, hieb et chaussures. Il était là rompant des os à moelle, bien bâti, solide, résistant, ses cheveux lisses et soyeux dégouttant de pluie comme les plumes d’un oiseau ; il lui tombait même un peu d’eau sur les épaules comme d’une gouttière sans même qu’il s’en aperçût. Il n’était pas découragé. Il était dans son élément.