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Le Dromnor est en éruption. La neige qui fond sur nos lèvres sent la fumée et le soufre. À l’ouest, sous un ciel déjà assombri de nimbus, plane une obscurité menaçante. De temps à autre tous les éléments, nuages, neige fondue, air et glace, s’embrasent d’un rouge sombre, qui fait ensuite place au gris en un lent dégradé. Le glacier est agité, sous nos pieds, d’un léger tremblement.

Eskichwe rem ir Her a formulé une hypothèse intéressante sur l’activité volcanique au nord-ouest de l’Orgoreyn et dans l’Archipel. Cette activité est en augmentation depuis dix à vingt millénaires, ce qui laisse présager la disparition des glaciers, ou tout au moins leur régression et l’avènement d’une période interglaciaire. Le CO2 dégagé par les volcans finira par donner à l’atmosphère une vertu isolatrice : il retiendra l’énergie calorifique réfléchie par la terre, tout en permettant à la chaleur solaire directe de pénétrer sans rien perdre de sa force. La température moyenne de Géthen finirait par s’élever d’une vingtaine de degrés – elle atteindrait vingt-deux degrés. Heureusement, je ne serai plus de ce monde ! Aï m’a affirmé que les glaciologues de la Terre ont émis des hypothèses de ce genre pour expliquer l’évolution encore incomplète par laquelle cette planète est sortie de sa dernière période glaciaire. Pareilles théories sont de celles dont il n’est guère possible de démontrer ou la justesse ou la fausseté ; personne ne connaît avec certitude le pourquoi de l’expansion des glaciers, ni de leur récession. La neige de l’ignorance garde sa virginité.

Sur le Dromnor je vois maintenant brûler dans la nuit une grande nappe de feu rouge sombre.

Eps Thanern. D’après le compteur nous avons fait aujourd’hui vingt-six kilomètres, mais à vol d’oiseau nous ne sommes pas à plus de treize kilomètres de notre dernier campement. Nous sommes toujours sur le glacier entre les deux volcans, dont l’un, le Dromnor, est en éruption. Des serpents de feu rampent sur ses flancs noirs, visibles seulement lorsque le vent chasse les nuages de cendres et de fumées qui forment avec des vapeurs blanches un trouble mélange effervescent. Sans répit un sifflement remplit l’air, semblable au mugissement d’une sirène sans fin ; on ne peut même plus l’entendre quand on veut l’écouter, et pourtant il vous pénètre, il s’empare de tout votre être. Le glacier tremble continuellement sous nos pieds, en une danse assortie de craquements retentissants. Tous les ponts de neige que le blizzard a pu jeter sur les crevasses ont disparu, se sont effondrés sous la trépidation et les spasmes de la glace et de la terre qui la supporte. Il nous faut reconnaître le terrain devant nous pour voir où se termine une faille qui aurait vite fait d’engloutir le traîneau, puis nous retournons le chercher avant d’effectuer une nouvelle reconnaissance ; c’est en vain que nous cherchons à progresser vers le nord, car sans cesse nous sommes rabattus vers l’ouest ou l’est. Au-dessus de nous le Dramigôl s’est mis à l’unisson du Dromnor : il gronde et éructe une fumée nauséabonde.

Aï a eu le visage gravement gelé ce matin ; il avait le nez, les oreilles et le menton tout gris lorsque je m’en suis aperçu. Je l’ai sauvé par un massage énergique, mais il nous faudra être plus prudents à l’avenir. Le vent qui souffle du grand glacier est mortel, littéralement ; et nous lui faisons face pendant la marche.

J’ai hâte de quitter ce bras de glacier tout fendu et plissé entre deux monstres qui grondent. Si les montagnes sont belles à voir, il est préférable de ne pas les entendre.

Arhad Thanern. Neige sove, température entre moins sept et moins dix. Nous avons fait vingt kilomètres aujourd’hui, dont huit environ dans la bonne direction. Nous nous sommes visiblement rapprochés du rebord du Gobrin, qui nous domine au nord. Nous nous apercevons que notre fleuve de glace a des kilomètres de large ; ce que nous prenions pour un « bras », entre Dromnor et Dramigôl, n’est en réalité qu’un doigt, et nous sommes maintenant sur le dos de la main. Lorsque, de notre camp, nous regardons le bas du glacier, nous voyons sa surface fendue, divisée, déchirée, battue en tous sens par les crêtes noires fumantes qui lui font obstacle. Vers le haut, on le voit s’élargir et s’élever en une large courbe, et par contraste les sombres arêtes montagneuses perdent de l’importance ; mais le regard doit s’élever très haut pour voir le fleuve de glace gagner la crête du grand mur que forme le Gobrin, sous un voile de nuages, de fumées et de neige. Avec la neige tombent des scories et des cendres ; cette sorte de mâchefer parsème la glace et s’y enfonce. C’est excellent pour la marche mais un peu raboteux pour les patins du traîneau, dont il va déjà falloir renouveler le revêtement. Deux ou trois projectiles volcaniques sont tombés sur la glace tout près de nous. Ils sifflent bruyamment, puis, tout chauds, se creusent un trou dans la glace. On entend crépiter les menues scories qui tombent avec la neige. Nous avançons comme des tortues vers le nord dans le trouble chaos d’un monde en gestation.

Bénie soit la Création inachevée ! Si j’ose encore le dire.

Netherhad Thanern. Pas de neige depuis le matin, température d’environ moins dix, vent, ciel couvert. Le grand glacier tentaculaire sur lequel nous nous trouvons est alimenté par l’ouest, d’où il descend la vallée ; nous sommes sur son côté est, tout au bord. Nous avons laissé un peu derrière nous le Dramigôl et le Dromnor, mais une arête effilée du Dramigôl se dresse encore à l’est, à peu près à notre niveau. Après avoir tant peiné et si peu progressé, il nous faut choisir entre deux solutions : ou bien suivre la vaste courbe du glacier vers l’ouest et accéder ainsi lentement au plateau du Gobrin, ou bien gravir les pentes de glace escarpées qui se dressent à un kilomètre cinq cents de notre campement, afin de raccourcir notre parcours de trente à cinquante kilomètres. C’est risqué, mais Aï penche pour cette dernière solution.

Curieux : si frêle qu’il paraisse, sans défense, si vulnérable – avec cet organe sexuel qu’il est condamné à porter sans cesse devant lui – il est pourtant très fort, d’une force incroyable. Je ne dis pas qu’il pourrait remorquer le traîneau plus longtemps que moi, mais il peut le tirer plus fort et plus vite que moi – avec deux fois plus de force. Il peut soulever l’engin à l’avant ou à l’arrière pour l’aider à franchir un obstacle. Moi, je serais bien incapable de soulever ou maintenir un pareil poids à moins d’être en état de dothe. Faible, il est prompt à désespérer ; fort, il jette ses défis. S’il est courageux, c’est avec impétuosité, et c’est beaucoup par impatience. La progression lente et pénible qui nous est imposée ces jours-ci l’épuise physiquement et moralement, et s’il était de ma race je pourrais croire que c’est un lâche. Pourtant c’est tout le contraire d’un lâche, il est même d’une bravoure comme je n’en ai jamais vue. Il est prêt à tout, impatient de risquer sa vie en affrontant l’épreuve la plus mortelle et la plus rapide, celle du précipice.

« Le feu et la peur sont de bons serviteurs, mais de mauvais maîtres. » Il oblige la peur à le servir. Moi je me serais laissé persuader par la peur de prendre le chemin le plus long. Il a pour lui le courage et la raison. À quoi bon chercher la solution la moins risquée en un pareil voyage ? Prendre un parti déraisonnable, non ; mais prendre des risques, c’est inévitable.

Streth Thanern. Nous jouons de malheur. Nous n’avons pas trouvé de passage pour hisser le traîneau jusqu’à la crête. Une journée d’efforts perdue.