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Depuis que nous sommes sortis du crépuscule volcanique, nous ne sommes plus tendus tout entiers vers l’effort et tenaillés par l’inquiétude, et nous avons repris nos conversations sous la tente après dîner. Je suis en kemma, aussi aimerais-je pouvoir faire comme si Aï n’existait pas, mais quand on couche dans la même tente… Ce qui n’arrange rien, c’est que lui aussi est en kemma, à sa façon – il l’est en permanence. C’est bien étrange, mais c’est ainsi. Comme l’aiguillon de la chair doit s’émousser s’il lui faut agir chacun des trois cent soixante-quatre jours de l’année, et sans jamais choisir l’un ou l’autre sexe ! Ce soir c’est en vain que j’essaie d’oublier sa présence, elle s’impose à moi avec une force irrésistible, et je suis trop fatigué pour trouver à cette force un des exutoires qu’enseigne la discipline du Handdara, pour me mettre par exemple en contre-transe. Inquiet de mon silence, il me demande s’il ne m’a pas offensé. Je suis embarrassé. Ne va-t-il pas se moquer de moi si je lui explique les raisons de mon silence ? Après tout il peut me trouver aussi anormal qu’il l’est à mes yeux ; en cette solitude chacun de nous est muré dans sa propre solitude, chacun est pour l’autre un caprice de la nature ; comme lui je suis séparé de mes semblables, de leur société et de leurs règles de vie. Je n’ai plus pour me soutenir et justifier mon existence tout un monde rempli d’autres Géthéniens. Nous sommes enfin à égalité ; oui, nous nous mesurons à armes égales, seul à seul, planète contre planète. Naturellement il ne s’est pas moqué de moi. Au contraire il m’a parlé avec une douceur dont je ne l’aurais pas cru capable. Au bout d’un moment il a parlé, lui aussi, de ségrégation, de solitude.

— Votre race est condamnée, dans son propre monde, à une solitude effroyable. Pas d’autres mammifères, pas d’autre espèce bisexuée. Pas d’animal assez intelligent pour être domestiqué et vous servir de compagnon. Cela doit colorer toute votre psychologie, cette unicité. Dans le domaine scientifique, il faut que vous soyez extraordinairement doués pour la spéculation, sans quoi comment auriez-vous pu concevoir l’idée d’évolution alors qu’il vous est impossible de vous relier par une chaîne continue aux animaux inférieurs. Mais surtout, sur le plan philosophique et affectif, comme cela doit assombrir votre mentalité, d’être aussi seuls en un monde hostile !

— Les Yomeshta vous répondraient que la divinité de l’homme réside dans sa singularité.

— L’homme maître de l’Univers, bien sûr. D’autres religions, en d’autres mondes, sont arrivées à la même conclusion. Ces religions sont propres aux civilisations dynamiques, agressives, destructrices des équilibres naturels. L’Orgoreyn, à sa façon, appartient à ce type ; en tout cas il semble qu’on y ait tendance à bousculer choses et gens. Mais que disent les Handdarata ?

— Vous savez, le Handdara… n’a ni dogme, ni credo… Peut-être ses fidèles sont-ils moins conscients du fossé qui sépare l’homme des autres créatures, et plus sensibles aux similitudes, à ce qui unit, à ce tout dont les êtres vivants font partie.

Toute la journée le lai de Tormor m’a trotté dans la tête, et c’est le moment de le réciter :

Le jour est la main gauche de la nuit, et la nuit la main droite du jour.

Deux font un, la vie et la mort enlacés comme des amants en kemma, comme deux mains jointes, comme la fin et le moyen.

Ma voix tremble tandis que je récite ces vers, car je me rappelle que mon frère les a cités dans la dernière lettre qu’il m’a écrite avant sa mort.

Aï paraît absorbé. Il me dit au bout d’un moment :

— Vous êtes isolés, et vous formez un bloc uni. Peut-être êtes-vous tout aussi obsédés par le monisme que nous le sommes par le dualisme.

— Nous aussi, nous sommes dualistes. La dualité est quelque chose de fondamental, non ? Tant que le moi s’oppose à l’autre…

— Moi et Toi, dit-il. C’est vrai, c’est plus qu’une question de différenciation sexuelle.

— Dites-moi, en quoi diffèrent-ils de vous, les êtres de votre race qui sont de l’autre sexe ?

Il paraît saisi, et je le suis moi-même d’avoir pu poser pareille question. Pour se permettre de telles familiarités, il faut vraiment être en kemma. Nous sommes gênés tous les deux.

— C’est vrai, vous n’avez jamais vu une femme{Femme : mot du langage terrien désignant un être humain femelle unisexué.}, je ne m’en étais pas encore avisé.

— Vous m’en avez montré… en images. Vos femmes ressemblent à des Géthéniens en état de grossesse, mais avec des seins plus développés. Psychiquement, leur sexe est-il très différent du vôtre ?

— Non. Si. Non, bien sûr, pas vraiment. Mais la différence est essentielle. Je dirais que le facteur le plus important, celui qui pèse le plus lourd dans une vie humaine, c’est le sort qui vous fait naître homme ou femme. Dans la plupart des sociétés cela exerce une influence déterminante sur ce qu’on peut attendre de l’existence, sur les activités qu’on exerce, sur la conception que l’on a des choses, sur le sens moral, sur les mœurs – sur tout ou presque – vocabulaire, sémiologie, habillement, nourriture, même. Les femmes… les femmes ont tendance à manger moins que les hommes. Il est extrêmement malaisé de faire le départ entre particularités innées et acquises. Même lorsque les femmes jouent un rôle social aussi important que les hommes, cela ne les dispense aucunement d’être seules à mettre les enfants au monde et presque seules à les élever.

— L’égalité n’est donc pas la règle ? Sont-elles inférieures intellectuellement ?

— Je ne sais pas. Il est rare qu’elles se distinguent dans les mathématiques, la musique, les grandes découvertes et la pensée abstraite. Mais cela ne veut pas dire qu’elles soient stupides. Physiquement, elles sont moins musclées, mais un peu plus résistantes. Psychiquement… Harth, ajoute-t-il en secouant la tête après avoir fixé longtemps le poêle rougeoyant, je ne peux pas vous dire comment sont les femmes. Vous savez, je n’y ai jamais beaucoup réfléchi dans l’abstrait, et, grand Dieu ! depuis deux ans que je suis ici, je pourrais presque dire que je les ai oubliées… Ah, si vous saviez ! En un sens les femmes me sont devenues plus étrangères que vous l’êtes vous-même. N’avons-nous pas un sexe en commun, après tout ?

Il détourne la tête, tristement, avec gêne. Mes propres sentiments sont très complexes, et nous préférons laisser tomber la conversation.

Yrny Thanern. Vingt-neuf kilomètres à skis, direction est-nord-est. Nous sortons en moins d’une heure de la zone des plissements et des crevasses. Nous sommes attelés tous deux au traîneau, et je commence par marcher en tête avec la sonde – jusqu’au moment où tout sondage devient superflu : couche de névé de plus de cinquante centimètres d’épaisseur reposant sur une base de glace solide et recouverte de dix centimètres de bonne neige fraîche bien glissante. Jamais cette surface ne cède, ni sous nos pas, ni sous le poids du traîneau, si léger à tirer que nous avons peine à croire qu’il pèse environ cent kilos, cinquante pour chacun de nous. Dans l’après-midi nous le remorquons à tour de rôle, c’est facile sur cette neige idéale. Dommage qu’il ait fallu faire le plus dur et grimper dans la rocaille lorsque nous avions un poids si lourd à tirer. Notre chargement est devenu bien léger. Trop léger : je ne peux m’empêcher d’être tourmenté par la question nourriture. Celle que nous consommons est d’une légèreté éthérée, dit Aï. Toute la journée nous glissons rapidement sur la surface unie du glacier, d’un blanc cru sous le ciel bleu-gris, à perte de vue sauf bien loin derrière nous, là où l’on voit encore se dresser quelques nunataks noirs et flotter un nuage sombre, le souffle du Dromnor. Rien d’autre, à part cela, que le soleil voilé, et la glace.