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Moins d’une heure après dîner, Estraven baisse le poêle si cela est faisable, et en ferme l’éclairage. En même temps il murmure une prière charmante, et c’est là tout ce que je connais du rituel handdara : « Bénies soient la nuit et la création inachevée. » Il fait nuit. Nous dormons. Le matin tout est à recommencer.

Ainsi nous vécûmes pendant cinquante jours.

Estraven tenait son journal, mais il n’y consigna généralement, pendant toute la traversée du Gobrin, que de brèves indications sur le temps et sur la distance parcourue. À cela s’ajoutent, ici et là, des réflexions personnelles et certaines de nos conversations, mais le journal d’Estraven ne dit pas un mot de nos communications les plus profondes, ces échanges qui occupaient nos soirées ou certaines journées de tempête et de repos forcé durant le premier mois de notre traversée du Gobrin, lorsqu’il nous restait encore assez d’énergie pour parler. Je lui avais dit qu’il m’était, non pas formellement interdit, mais déconseillé d’employer le langage paraverbal sur une planète n’ayant pas fait alliance avec l’Ékumen, et je lui avais demandé de ne pas divulguer parmi son peuple ce que je lui avais appris à cet égard, tout au moins jusqu’au jour où je pourrais en référer à mes collègues du vaisseau spatial. Il m’en fit la promesse et fut fidèle à cette promesse. Jamais il ne mentionna, en paroles ou par écrit, nos conversations silencieuses.

Le langage télépathique, c’était bien la seule chose que je pusse donner à Estraven de toute cette civilisation dont j’étais le messager, de cet autre monde auquel il s’intéressait si passionnément. Parler de ce monde, le décrire, je pouvais le faire inépuisablement ; mais tout ce que j’avais à donner, c’était la télépathie, et il se peut que ce soit la seule chose vraiment importante que Nivôse puisse apprendre de nous. Je ne dirai pas que c’est par gratitude que j’en étais venu à transgresser la Loi sur l’Embargo Culturel. Ce n’était pas pour payer mes dettes. Pareilles dettes ne peuvent être acquittées. Mais nous en étions arrivés à un point, Estraven et moi, où il nous fallait partager entre nous tout ce qui valait la peine d’être partagé.

Il apparaîtra probablement que les rapports sexuels sont possibles entre Géthéniens bisexués et Hainiens unisexués, encore que de telles unions soient condamnées à être stériles. Il reste à en faire la preuve. Quant à Estraven et moi-même, notre expérience n’est pas concluante à cet égard, mais elle est intéressante sur un plan plus subtil.

C’est au début de notre voyage, lors de notre seconde nuit sur le grand glacier, que se situe la phase la plus critique de nos rapports sur le plan sexuel. Nous avions lutté toute la journée sur la zone défoncée du Gobrin à l’est des montagnes de Feu, avançant et reculant péniblement parmi les crevasses. Le soir nous étions fatigués mais débordants de joie, persuadés que nous aurions bientôt la voie libre. Après dîner, pourtant, Estraven devint taciturne, coupant court à notre entretien. Je finis par avoir le sentiment désagréable d’essuyer une rebuffade, et je lui dis :

— Harth, j’ai dû commettre encore un impair, dites-moi quelle faute j’ai faite.

Il se taisait.

— J’ai manqué au shiftgrethor. Je suis désolé de ma nullité, mais je ne suis même pas arrivé à bien comprendre le sens de ce mot.

— Shiftgrethor ? Cela vient d’un mot ancien qui signifie ombre.

Nous restâmes un moment silencieux, puis il me fixa d’un regard droit et plein de douceur. Dans l’éclairage rougeâtre de la tente, son visage était aussi suave, vulnérable et lointain que celui d’une femme qui vous regarde d’un air méditatif, sans mot dire.

Je vis alors, et cette fois avec certitude, ce que j’avais toujours craint et toujours refusé de voir : qu’il était femme tout autant qu’homme. Je n’avais plus à rechercher la source de ma peur, cette peur elle-même avait disparu, il ne me restait plus qu’à accepter les faits, accepter Estraven tel qu’il était. Jusqu’alors je l’avais rejeté, je lui avais refusé sa propre réalité. C’est à bon droit qu’il m’avait dit : « Moi qui suis la seule personne sur Géthen à vous faire confiance, je suis la seule à qui vous refusiez de faire confiance. » C’était le seul, en effet, qui m’eût accepté entièrement comme être humain, qui m’eût donné son amitié et sa fidélité personnelles, le seul, donc, qui m’eût demandé en échange de l’accepter de la même façon. Je m’y étais refusé. Je n’avais pas voulu donner ma confiance et mon amitié à un homme qui était une femme, à une femme qui était un homme.

Il m’expliqua, simplement mais d’un air contraint, qu’il était en kemma et essayait en conséquence de m’éviter, pour autant que nous pussions nous éviter.

— Je ne dois surtout pas vous toucher, dit-il extrêmement gêné, en détournant les yeux.

— Je comprends, dis-je. Je suis tout à fait d’accord.

Car il me semblait, et je crois qu’il partageait ce sentiment, que c’était de cette tension sexuelle entre lui et moi, tension dont nous reconnaissions l’existence et comprenions les raisons sans rien faire pour l’apaiser, que venait de jaillir la soudaine évidence de notre grande amitié – une amitié dont nous avions tous deux un tel besoin dans notre double exil, et dont nous nous étions déjà donné tant de gages en notre long et dur voyage, que nous pouvions dès ce jour lui donner le nom d’amour. Mais l’amour avait surgi des différences qui nous séparaient, non pas des affinités et ressemblances entre nous ; et cet amour était lui-même le seul pont jeté sur ce qui nous divisait. Lui ajouter des rapports sexuels, c’eût été supprimer ce pont, refaire de nous des êtres de deux mondes différents, nous désunir au lieu de nous unir. Nous en restâmes là. Je ne sais pas si nous avons bien fait.

Notre situation éclaircie, nous pûmes reprendre la conversation. Je me rappelle que je fus bien embarrassé pour lui répondre d’une manière cohérente lorsqu’il me demanda de lui décrire les femmes. Pendant quelques jours nous éprouvâmes une certaine gêne, chacun restant sur ses gardes. Deux êtres unis par un profond amour n’ont-ils pas des chances de se faire mal non moins profondément ? N’en ont-ils pas le pouvoir ? Avant cette soirée jamais je ne me serais avisé que je pouvais faire du mal à Estraven.

En tout cas les barrières qui nous avaient séparés étaient abattues. Comment supporter, dès lors, que nos échanges et notre compréhension mutuelle fussent si limités ? Car ils l’étaient de mon point de vue. Quelques jours plus tard, je dis à mon compagnon, après un dîner de flocons de kadik sucrés, petit festin couronnant une étape de trente-deux kilomètres :

— Au printemps dernier, lors de notre soirée à la Maison d’Angle Rouge, vous m’aviez dit que vous aimeriez en savoir davantage sur le langage paraverbal.

— En effet.

— Voulez-vous que j’essaie de vous l’apprendre ?

— Vous voulez me prendre en flagrant délit de mensonge, dit-il en riant.

— Si jamais vous m’avez menti, il y a longtemps de cela et c’était dans un autre pays.

Il était honnête, mais rarement franc et direct. Amusé, il me répondit avec humour :

— En changeant de pays, je peux très bien changer de mensonges. Mais je croyais qu’il vous était interdit d’enseigner votre langage muet… aux indigènes qui n’ont pas encore adhéré à l’Ékumen.

— Ce n’est pas interdit, mais cela ne se fait pas. Pourtant je le ferai pour vous si vous voulez. Et si je puis. Je ne suis pas Éducteur de métier.