— Cette science fait l’objet d’un enseignement spécial ?
— Oui. Mais pas sur Autre-Terre, où il est très courant d’être naturellement sensible aux influences psychiques : on dit que les mères communiquent ainsi avec leurs enfants à naître. Je ne sais pas ce que peuvent répondre les bébés. Mais chez la plupart d’entre nous c’est une pratique à apprendre, tout comme on apprend une langue étrangère. Ou plutôt comme si c’était notre langue natale, mais apprise très tard.
Comprenant sans doute les raisons pour lesquelles j’offrais de lui enseigner cette discipline, il semblait impatient de l’apprendre. Au travail, donc. Je fis un effort pour me rappeler comment j’avais été éduit, à l’âge de douze ans. Je lui dis de faire le noir dans son esprit. Et il le fit sans doute plus promptement et plus complètement que je l’eusse jamais fait : on reconnaissait bien là l’adepte du Handdara. Ensuite je m’efforçai de lui transmettre un message, aussi clairement que possible. Sans résultat. Il fallait persévérer : puisqu’on ne peut devenir agent télépathique avant d’avoir été percipient, avant que le potentiel télépathique n’ait été sensibilisé par une bonne réception bien nette, il fallait d’abord qu’il reçût ma communication. Après une demi-heure de vains efforts, mon cerveau commençait à gripper, et Estraven semblait tout penaud.
— Je pensais que j’y arriverais facilement, dit-il piteusement.
Nous étions épuisés tous les deux et jugeâmes plus sage d’en rester là. Nous ne fûmes pas plus heureux les jours suivants. Je voulus transmettre un message à Estraven pendant son sommeil, m’étant rappelé ce que m’avait dit mon éducteur sur la possibilité de « messages oniriques » chez les peuples pré-télépathiques ; ce fut un nouvel échec.
— Notre race, dit-il, est peut-être inapte à la télépathie, bien qu’on en parle vaguement, assez même pour avoir forgé un mot désignant ce pouvoir, mais je ne connais pas, sur Géthen, d’exemple bien établi du phénomène.
— Il en fut ainsi chez nous pendant des milliers d’années. Ce don était réservé à quelques sensitifs qui n’en comprenaient pas la nature et n’avaient pas de partenaires avec qui échanger des messages. Chez tous les autres il était à l’état latent, et encore ce n’est pas certain. Je vous ai dit que, mis à part ceux qui la possèdent de naissance, cette capacité, bien qu’ayant une base physiologique, est en réalité psychologique ; c’est un produit culturel, une discipline cérébrale. Elle est inaccessible aux petits enfants, aux débiles mentaux et aux sociétés arriérées ou en régression. Elle exige un certain niveau de complexité cérébrale. On ne peut obtenir des acides aminés à partir d’atomes d’hydrogène ; il faut d’abord passer par des combinaisons de plus en plus complexes – il en va de même de la télépathie. Pensée abstraite, interactions sociales multiples, adaptations culturelles complexes, perception esthétique et éthique, tout cela doit atteindre un certain niveau avant que la communication puisse s’établir, avant que jaillisse l’étincelle.
— Nous n’avons peut-être pas atteint ce niveau sur Géthen.
— Vous l’avez largement dépassé. Mais il y a le facteur chance. Comme pour la création des acides aminés… Ou bien, pour prendre des exemples dans le domaine spirituel – ce sont de simples analogies, mais elles sont révélatrices – on en dirait autant des techniques scientifiques expérimentales. Il existe au sein de l’Ékumen des peuples qui possèdent une haute culture, une vie sociale complexe, un style de vie élevé, une grande supériorité en matière de philosophie, d’art, d’éthique, et qui pourtant n’ont jamais appris à peser une pierre avec précision. Ils pourraient apprendre, naturellement… mais ils n’ont pas trouvé le temps de le faire en un demi-million d’années… Il existe des peuples qui ignorent tout des mathématiques supérieures ; ils savent faire les quatre opérations, c’est tout. Chacun de ces peuples serait capable d’apprendre le calcul infinitésimal, mais nul n’en a éprouvé le besoin. Tenez, sur ma Terre natale, on ignorait encore, il y a trois mille ans, les différents usages du zéro.
À ces mots Estraven battit des paupières.
— Géthen a quelque chose à nous donner, continuai-je, la technique divinatoire, et je serais curieux de savoir si le reste de l’humanité se montrerait capable de l’acquérir au cas où vous viendriez à nous l’enseigner. Je me demande si cela aussi fait partie de notre évolution spirituelle.
— Vous pensez que c’est une science utile ?
— La précognition ? Mais oui, naturellement !
— Il vous faudrait peut-être vous persuader de son inutilité avant de pouvoir la pratiquer.
— Votre religion du Handdara me fascine, Harth, mais je me demande si ce n’est pas tout simplement ceci : le paradoxe élevé à la dignité d’une règle de vie.
Nous fîmes un nouvel essai de communication télépathique. Jamais encore je ne m’étais évertué à établir le contact sans y parvenir. L’expérience était désagréable. Je finis par avoir l’impression d’être un athée en train de prier. Estraven bâilla et dit :
— Je suis sourd, sourd comme un roc. Mieux vaut dormir.
Je ne demandais pas mieux. Je revois clairement ce qui s’ensuivit. Estraven éteint la lumière en murmurant sa brève prière à la gloire de la nuit. Nous nous enfouissons dans nos sacs et en moins de deux minutes il glisse dans le sommeil, tel un nageur se coulant dans une eau sombre. Je me sens, en quelque sorte, dormir de son sommeil, uni à lui par un lien empathique. Une fois de plus et dans un état de somnolence, je lui lance un message, en employant cette fois son prénom :
— Therem !
Il se dresse brusquement, droit comme un piquet, sa voix résonnant au-dessus de moi dans les ténèbres.
— Arek ! C’est toi ?
— Non, c’est Genly Aï. Je t’adresse un message.
Il a le souffle coupé. Silence. Il tripote le poêle, allume la lumière, et me fixe de ses yeux sombres apeurés.
— J’ai rêvé, dit-il. Je me croyais dans mon village natal.
— Vous avez reçu mon message.
— Vous m’avez appelé – c’était mon frère. C’est sa voix que j’ai entendue. Il est mort. Vous m’avez appelé… tu m’as appelé Therem ?… C’est effrayant, plus que je n’aurais cru.
— Harth, je suis désolé.
— Non, appelle-moi par mon prénom. Si tu peux m’entrer dans le crâne avec la voix d’un mort, alors tu peux bien m’appeler par mon petit nom ! M’aurait-il appelé Harth, lui ? Oh ! je comprends maintenant pourquoi il est impossible de mentir en langage télépathique. C’est une chose terrible… Bien, bien, parle-moi encore.
— Attends.
— Non, continue.
Sous son regard farouche et épouvanté, je lui adresse un message :
— Therem, mon ami, nous n’avons rien à craindre l’un de l’autre.
Il continue à me fixer, sans répondre, et je m’imagine à tort qu’il n’a pas compris.
— Oh ! mais si, dit-il enfin.
Au bout d’un moment il se domine et dit avec calme :
— Vous m’avez parlé en karhaïdien.
— Comme toujours.
— Oui, vous m’aviez prévenu que ce serait un message verbal – avec des mots… Pourtant j’imaginais plutôt une sorte de… compréhension intuitive.
— Non, l’empathie, c’est une autre affaire, bien que ce ne soit pas sans rapport avec le langage paraverbal ; dans ce langage les centres cervicaux de la parole sont en action… Mais c’est grâce à l’empathie que la communication a été établie entre nous.
— Non, non, non. Plus tard, toutes ces explications. Pourquoi parles-tu avec la voix de mon frère ? dit-il nerveusement.