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Mais quelques semaines plus tard, l’Envoyé fait son apparition en Karhaïde du Nord après s’être évadé de la Ferme de Pulefen. Consternation à Mishnory, indignation à Erhenrang. Perte de prestige pour les Commensaux : ils ont menti ! Tu seras pour le roi Argaven un bien inestimable, un frère-en-foyer retrouvé alors qu’on le croyait perdu. Mais seulement pour quelque temps, Genry. Il faudra faire venir ton vaisseau spatial aussi vite que possible. Que tes amis atterrissent en Karhaïde et accomplissent immédiatement leur mission avant que le roi ait le temps de voir en toi un ennemi possible, avant que Tibe ou tout autre conseiller refassent de vous des épouvantails dans le cerveau dérangé d’Argaven. S’il conclut un marché avec toi, il tiendra ses engagements. Y manquer serait sacrifier son shiftgrethor. Les rois Harge tiennent leurs promesses. Mais il faudra agir vite, faire venir le vaisseau sans tarder.

— Oui, mais à condition de recevoir un accueil qui m’y encourage, si peu que ce soit.

— Non. Excuse-moi de te donner un conseil, mais il faut d’abord agir. Je pense que tu seras bien accueilli, et le vaisseau aussi. La Karhaïde a subi de cruelles humiliations ces sept derniers mois. Grâce à toi Argaven sera en mesure de retourner la situation. Je crois qu’il en saisira l’occasion.

— Parfait. Mais toi…

— Moi, je suis Estraven le Traître. Je n’ai absolument rien à voir avec toi.

— Au début.

— Au début, en effet.

— Tu pourras te cacher si ta vie est menacée dans les premiers temps.

— Oh ! oui, certainement.

Notre nourriture était prête et nous nous mîmes en devoir de la consommer. C’était pour nous une affaire importante et absorbante que de nous alimenter. Silence absolu. Les règles qui imposent des restrictions, à table, en matière de conversation prenaient une forme draconienne, celles qu’elles avaient peut-être à l’origine : pas un mot avant d’avoir fait un sort à la dernière miette. Lorsque ce fut fait, Estraven me dit :

— J’espère que mes prévisions sont exactes ; et que tu voudras bien… m’excuser.

— De m’avoir donné des conseils directs ? dis-je, assez fier de prouver ainsi ma connaissance péniblement acquise de certains traits de l’âme géthénienne. Mais oui, Therem, bien sûr que je t’excuse. Comment peux-tu en douter ? Tu sais bien que je n’ai pas de shiftgrethor à compromettre.

Cela le fit sourire, mais il restait absorbé dans ses pensées.

— Pourquoi, dit-il enfin, es-tu venu seul ? Pourquoi ? Tout va dépendre de cette inconnue : ton vaisseau viendra-t-il ? Pourquoi nous avoir rendu les choses si difficiles, à toi-même et à nous ?

— C’est la règle, et elle a ses raisons. Mais, en fait, je commence à me demander si je les ai bien comprises, ces raisons. Je pensais que, si j’étais venu seul, c’était par égard pour vous : une solitude si manifeste, si vulnérable, vous interdisait de voir en moi une menace, un facteur de bouleversement. À moi seul je ne constituais pas une invasion ; je n’étais qu’un jeune commissionnaire. Mais les choses vont plus loin. Seul, je ne puis changer votre monde. Mais je puis être changé par lui. Seul, je dois écouter, aussi bien que parler. Si j’arrive à nouer un lien avec votre monde, ce ne sera pas, si je suis seul, un lien impersonnel et purement politique, mais individuel, personnel, plus – et, d’un certain point de vue, moins – que politique. Ce n’est plus Nous et Eux, ou Moi et Cela, mais Moi et Toi. Ce n’est plus un lien politique, utilitaire, mais mystique. Dans un sens l’Ékumen est un corps, non pas politique, mais mystique. À ses yeux il est d’une extrême importance de bien amorcer une entreprise, et de bien la conduire. Il prend le contrepied de la doctrine suivant laquelle la fin justifie les moyens. C’est pourquoi il procède par des méthodes subtiles, lentes et pouvant paraître bizarres et hasardeuses – un peu comme l’évolution, qui, jusqu’à un certain point, lui sert de modèle… Est-ce par égard pour vous que je suis seul parmi vous ? Ou pour mon propre bien ? Je l’ignore. Oui, cela n’a pas facilité les choses. Mais je serais en droit de te demander, tout aussi légitimement, pourquoi les Géthéniens n’ont jamais eu l’idée d’inventer des véhicules aéroportés ? Si nous avions pu nous approprier le moindre petit avion, combien de difficultés nous auraient été épargnées !

— À moins d’être fou, comment peut-on se mettre dans la tête qu’on est capable de voler ? répliqua Estraven avec componction. Réaction bien normale en un monde où il n’existe aucune créature ailée, où les anges eux-mêmes, tels que les décrit le culte Yomesh dans sa Hiérarchie des Saints, n’ont pas d’ailes pour voler, mais se laissent tomber à terre en douceur, tels des flocons de neige ou les semences portées par le vent sur cette planète sans fleurs.

Vers le milieu de Nimmer, après une période de tempête et de froid épouvantable, nous eûmes quelques jours sans vent. La zone de dépression devait s’être déplacée vers le sud, loin de nous, du côté des bas-fonds. Nous étions « dans les murs du blizzard », sous un plafond de nuages presque immobile. Au début ce plafond était mince et diaphane, diffusant une lumière égale qui, se réfléchissant sur la neige, flottait entre ciel et terre sans qu’on en distinguât la source. La nuit les nuages s’épaissirent. Il n’y avait plus aucune luminosité, il n’y avait plus rien. Sortis de la tente, nous étions dans le néant. Le traîneau et la tente étaient là, Estraven aussi, moi aussi, mais nous n’avions plus d’ombres. Un jour triste nous entourait, à perte de vue. La neige craquait sous nos pas, mais faute d’ombre nos empreintes étaient invisibles. C’était comme si nous ne laissions pas de traces. Le traîneau, la tente, lui, moi – rien d’autre, absolument rien. Ni soleil, ni ciel, ni horizon. Le néant, un vide gris-blanc où nous paraissions flotter. L’illusion était si complète que j’avais du mal à garder l’équilibre. Mes oreilles internes étaient habituées à se voir confirmer ma position par mes yeux ; cette confirmation leur était refusée ; c’était comme si j’étais aveugle. Pour charger le traîneau, ça pouvait aller, mais lorsqu’il fallut le tirer sans rien devant soi, rien à regarder, rien que l’œil pût toucher, en quelque sorte, ce fut d’abord très désagréable, et bientôt épuisant. Nous étions à skis, sur du bon névé, sans sastrugi, une surface solide sur une épaisseur de glace de quinze à dix-huit cents mètres – nous pouvions en être certains. Nous aurions dû filer bon train. Et pourtant nous ralentissions continuellement, nous allions à tâtons sur le plateau de glace parfaitement dégagé, et il fallait sans cesse faire un grand effort de volonté pour accélérer et maintenir une allure normale. La plus faible ondulation de terrain nous faisait tressauter – on pense à la marche d’escalier sur laquelle on bute dans le noir, ou à celle qui se dérobe sous le pied alors qu’on la croyait là – parce que nous ne pouvions rien voir devant nous, l’absence d’ombres supprimant le relief. Les yeux ouverts, nous glissions à l’aveuglette. Ce furent des journées épuisantes ; nous dûmes raccourcir nos étapes car c’était pour nous une telle tension que dès le milieu de l’après-midi nous étions en nage et tremblants de fatigue. J’en arrivai à regretter la neige, le blizzard. Tout plutôt que ça ! Mais chaque matin, lorsque nous sortions de la tente, c’était le vide, le blanc néant, ce qu’Estraven appelait l’anti-ombre.