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Un jour, vers midi, c’était Odorny Nimmer, soixante-cinquième jour de voyage, ce néant commença à se diluer et à ondoyer. Était-ce encore un mirage ? Mes yeux m’avaient déjà trompé si souvent… Je n’accordais guère d’attention à cette vague et vaine agitation de l’atmosphère lorsque j’entrevis soudain, au-dessus de nous, un petit astre blême, le fantôme du soleil. Baissant les yeux, je vis droit devant moi une énorme masse noire qui semblait jaillir du vide pour se précipiter vers nous. Elle jetait de noires tentacules qui semblaient se tortiller vers le ciel comme à tâtons. Je m’arrêtai net sur mes skis, faisant ainsi pivoter Estraven sur les siens, car nous étions attelés ensemble au traîneau.

— Qu’y a-t-il ?

Il regarda longuement ces sombres formes monstrueuses voilées de brouillard.

— Ce sont sans doute les monts Esherhoth.

Et il repartit. Nous étions à des kilomètres de ce flanc de montagne escarpé qui m’avait semblé se dresser presque à portée de ma main. La brume épaisse et basse qui avait remplacé le « temps blanc » se dissipa et nous pûmes voir clairement les monts Esherhoth avant le coucher du soleil : ce sont des nunataks, grands pics rocheux déchiquetés et ravagés faisant saillie sur le glacier comme un iceberg au-dessus de la mer, montagnes glacées, noyées, mortes depuis une éternité.

Leur présence montrait que nous étions un peu au nord de notre itinéraire le plus direct, si nous pouvions nous fier à notre carte défectueuse. Le lendemain, au lieu d’aller droit vers l’est, nous obliquâmes légèrement vers le sud.

19

Retour aux bas-fonds

Par un temps couvert, tempétueux, nous marchions péniblement. Nous avions, pour nous remonter le moral, la proximité des monts Esherhoth ; c’était enfin autre chose que cette glace, cette neige et ce ciel qui seuls s’étaient offerts à nos regards pendant sept semaines. La carte les situait non loin des marais de Shenshey au sud, et de la baie de Guthen à l’est. Mais, pour bien mesurer notre moral, il fallait mettre dans l’autre plateau de la balance l’inexactitude de notre carte et notre extrême fatigue.

En fait nous nous trouvions plus près de l’extrémité sud du Gobrin que la carte ne le laissait supposer. En effet nous rencontrâmes des plissements de glace et des crevasses le lendemain du jour où nous avions commencé à obliquer vers le sud. Le glacier n’était pas aussi tourmenté que dans la région des montagnes de Feu, il n’avait pas subi les mêmes soulèvements, mais sa surface était pourrie. On y trouvait de tout : de vastes cavités ayant des centaines de mètres de large et servant sans doute de lit à des lacs en été ; de faux planchers de neige qui pouvaient s’écrouler tout autour de soi avec un râle énorme dans une poche d’air profonde d’un mètre ; des zones toutes fendillées et criblées de petits trous ; enfin de grandes crevasses, de plus en plus nombreuses à mesure que nous allions, véritables canons creusés dans la glace depuis des siècles, larges comme des gorges de montagne, ou seulement d’un mètre à peine mais d’une grande profondeur. Pour le jour d’Odyrny Nimmer le journal d’Estraven fait état d’un soleil éclatant avec fort vent du nord. Comme nous faisions franchir au traîneau de petits ponts de neige jetés sur d’étroites crevasses, nous plongions le regard, à droite ou à gauche, dans des puits ou gouffres bleuâtres où les morceaux de glace délogés par les patins tombaient avec une musique légère et délicate mais d’une vaste résonance, comme si des fils d’argent heurtaient dans leur chute de minces plaques de cristal. Je me rappelle notre joie grisante et un peu folle, celle d’un rêve merveilleux, en cette matinée où nous franchissions des abîmes sous un beau soleil. Mais bientôt le ciel commence à blanchir, l’air à s’épaissir ; les ombres s’estompent, ciel et neige perdent entièrement leur azur. Nous ne sommes pas en garde contre le danger que représente ce changement de temps sur une pareille surface. En un terrain aussi inégal, il est préférable que l’un de nous pousse le traîneau tandis que l’autre le tire. Chargé de le pousser, je ne vois que lui, je ne pense qu’à la meilleure façon de le faire avancer parmi les obstacles. Hardi ! Tout à coup la barre sur laquelle j’ai prise manque de m’échapper. Le traîneau a fait un bond en avant. Instinctivement je m’agrippe à lui en criant « Holà ! » à Estraven pour le faire ralentir, pensant qu’il a pris de l’élan sur une pente bien lisse. Mais le traîneau s’arrête net en piquant du nez. Estraven a disparu.

C’est tout juste si je ne lâche pas prise pour aller à sa recherche. J’ai le bonheur de ne pas faire cette bêtise, mais c’est un pur hasard. Me cramponnant toujours à la barre, hébété, je cherche des yeux Estraven. Enfin je vois le rebord de la crevasse, mis à nu par l’effondrement d’un nouveau tronçon du pont de neige. Mon compagnon est tombé droit dedans, les pieds les premiers, et le traîneau l’aurait suivi si je ne l’avais retenu de tout mon poids ; mais le tiers seulement de ses patins, à l’arrière, repose encore sur de la glace solide, et il pique du nez toujours davantage, entraîné par le poids d’Estraven qui s’y trouve suspendu par son harnais.

Je pèse de toutes mes forces sur la barre, tire sur le traîneau, le brandille{Brandiller : agiter, secouer.} et fais levier sur lui jusqu’à le sortir de la crevasse où il plongeait. Ce n’est pas facile. Mais je jette tous les kilos qui me restent sur l’arrière du véhicule et tire dessus par saccades ; il commence à céder, d’abord millimètre par millimètre, puis jaillit d’un seul coup de la crevasse. Estraven s’est agrippé au bord du trou, ce qui me facilite les opérations. Jouant des pieds et des mains, hissé par son harnais, il sort de son trou et s’effondre le visage sur la glace.

Agenouillé à ses côtés, je m’efforce de déboucler la courroie de son harnais, alarmé de le voir ainsi étalé, inerte, sans autre mouvement que celui de sa poitrine haletante. Il a les lèvres cyanosées, un côté du visage éraflé et meurtri.

Il s’assied d’un mouvement maladroit et dit d’une voix basse et sifflante :

— Bleu – tout bleu. Un château dans les profondeurs.

— Quoi ?

— Dans la crevasse. Tout bleu – tout illuminé.

— Ça va ? Rien de cassé ?

Il se met à rattacher la boucle de son harnais.

— Va devant – avec la corde – et le bâton, dit-il, tout haletant. Sonde le terrain.

Pendant des heures nous marchâmes sur des œufs, l’un tirant sur le traîneau et l’autre le guidant, tâtant à chaque pas le terrain en avant de nous. Sous ce ciel blanc il était impossible de prévoir une crevasse avant de la voir, avant d’en voir le fond – c’est-à-dire un peu tard, ses bords étant en surplomb et souvent d’une solidité très relative. Chaque pas était une surprise, le terrain s’abaissant ou s’élevant sans prévenir. Pas d’ombres. Une sphère régulière, blanche, silencieuse ; nous marchions à l’intérieur d’une colossale boule de verre givré. Rien dans cette boule et rien à l’extérieur. Mais le verre présentait des fêlures. Tâter, faire un pas ; tâter, faire un pas. Sonder la surface du verre pour y découvrir les fêlures invisibles par lesquelles on pourrait sortir de la boule blanche et tomber, tomber sans fin. Une tension que je ne pouvais pas maîtriser s’empara peu à peu de tous mes muscles. J’avais le plus grand mal à faire un pas, un seul pas.