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— Une personne peut être proscrite en Karhaïde, une autre en Orgoreyn, dit Estraven.

— C’est vrai ; et l’une par son clan, l’autre par le roi à Erhenrang.

— Le roi le plus puissant ne peut raccourcir l’ombre de personne, observa Estraven.

Le cuisinier parut satisfait. Si Estraven avait été banni par son propre clan, c’eût été un individu suspect, mais peu importait que le roi l’eût condamné. Quant à moi, j’étais manifestement un étranger, c’était donc moi qui avais été proscrit par l’Orgoreyn, et cela ne pouvait être qu’à mon honneur.

Jamais nous ne révélâmes notre identité à nos hôtes de Kourkourast. Estraven répugnait à user d’un faux nom, et il nous était interdit de dire qui nous étions. Après tout c’était un crime que de parler à Estraven, et encore plus de le nourrir, de l’habiller et de l’héberger. Partout on a la radio sur Géthen, même dans un village perdu de la baie de Guthen, et ses habitants n’auraient pu prétexter qu’ils ignoraient l’ordre d’exil ; leur seule excuse valable eût été une réelle ignorance de l’identité de leurs hôtes. Nous les mettions dans une situation dangereuse, et cette idée commença à obséder Estraven avant même de m’être venue à l’esprit. Deux jours après notre arrivée il entra le soir dans ma chambre pour discuter d’un plan d’action.

Un village karhaïdien ressemble à un ancien château de la Terre : peu ou point d’habitations privées détachées de l’ensemble. Et pourtant dans les hautes maisons du village pleines de coins et de recoins, ces vieux édifices que sont le Foyer, la Maison de Commerce, le Palais du Co-domaine (il n’existe pas de seigneur de Kourkourast) et l’Avant-foyer, chacun des cinq cents habitants du village peut se ménager l’intimité d’un chez-soi et même une retraite inviolée dans les pièces donnant sur leurs vieux corridors dont les murs ont un mètre d’épaisseur. Estraven et moi-même avions chacun notre chambre au dernier étage du Foyer. J’étais assis dans la mienne auprès du feu, un petit feu de tourbe bien chaud à l’odeur lourde, combustible provenant des marais de Shenshey, lorsque Estraven entra.

— Il va bientôt falloir partir d’ici, dit-il.

Je le revois debout dans la pénombre de ma chambre éclairée par son seul feu de cheminée, flottant dans la culotte de fourrure que le chef du village lui avait donnée, et le torse nu. Dans l’intimité de ce qu’ils considèrent comme des maisons bien chauffées, les Karhaïdiens sont souvent nus ou demi-nus. Notre voyage avait fait perdre à Estraven le corps trapu et la peau lisse du Géthénien typique ; il était décharné et marqué de cicatrices, et son visage était brûlé par le froid comme il aurait pu l’être par le feu. Ce corps sombre et dur avait pourtant quelque chose de fuyant dans la lueur dansante du feu.

— Où irons-nous ?

— Vers le sud et l’ouest, je pense. Vers la frontière. La première chose à faire est de trouver un émetteur radio assez puissant pour atteindre ton vaisseau. Après quoi il me faudra trouver une cachette, ou bien repasser en Orgoreyn pour quelque temps afin de ne pas faire punir injustement ceux qui nous portent secours en Karhaïde.

— Et comment vas-tu repasser en Orgoreyn ?

— Comme précédemment – je n’ai qu’à traverser la frontière. Les Orgota n’ont rien contre moi.

— Où trouverons-nous un émetteur ?

— À Sassinoth, pas plus près.

Je fis une grimace à laquelle il répondit par un sourire forcé.

— Rien de plus proche ?

— Deux cent cinquante kilomètres à peine ; nous avons fait davantage en terrain plus difficile. Sur tout le trajet nous aurons des routes et l’hospitalité assurée ; peut-être pourrons-nous trouver place sur un traîneau à moteur.

Je ne pouvais qu’acquiescer, mais j’étais déprimé par la perspective d’ajouter de nouvelles étapes à notre voyage hivernal, et cela non pour nous rapprocher du but, mais en direction de cette maudite frontière qu’Estraven allait peut-être franchir pour retourner en exil et m’abandonner. Après être resté plongé dans de sombres réflexions je lui dis finalement :

— La Karhaïde devra remplir une condition avant de pouvoir adhérer à l’Ékumen. Il faudra qu’Argaven annule ta condamnation à l’exil.

Il ne répondit pas, restant à fixer le feu.

— J’y tiens essentiellement, c’est un préalable, insistai-je.

— Merci, Genry, dit-il. Lorsqu’il parlait avec une grande douceur, et c’était alors le cas, sa voix avait un timbre assez féminin, quelque chose de rauque et de sourd. Il me regarda avec gentillesse, sans sourire.

— Je n’espère pas revoir avant longtemps la maison où je suis né. Je suis en exil depuis vingt ans, tu sais. Et cela ne me change guère d’être banni par le roi. Je me débrouillerai de mon côté, et toi du tien, comme envoyé de l’Ékumen. Tu dois agir seul. Mais tout cela est prématuré. Fais descendre ton vaisseau. Quand ce sera fait, j’y verrai plus clair.

Nous restâmes deux jours de plus à Kourkourast, bien nourris, heureux de refaire nos forces. Nous attendions un tasse-neige qui, venant du sud, nous prendrait à bord lorsqu’il s’en retournerait. Nos hôtes firent raconter à Estraven toute notre odyssée. Et il la raconta comme seule peut le faire une personne appartenant à une civilisation de tradition orale. Dans sa bouche notre traversée du Gobrin devint une véritable saga, avec des locutions consacrées et même des épisodes traditionnels, mais sans rien perdre de sa vivante exactitude. Tout y passa, depuis notre passage entre le Dromnor et le Dramigôl crachant sur nous leurs flammes sulfureuses et leurs fumées noires jusqu’aux rafales rugissantes soufflant des ravins de la montagne et balayant la baie de Guthen, en passant par des interludes comiques, tels que sa chute dans une crevasse, ou mystiques, lorsqu’il évoquait les bruits et les silences du Glacier, le jour sans ombres, les ténèbres de la nuit. Je l’écoutais, fasciné comme tous les autres, l’œil fixé sur son visage brûlé par le soleil.

Nous quittâmes Kourkourast entassés dans la cabine d’un tasse-neige, un de ces gros véhicules motorisés qui, de ses rouleaux compresseurs, tasse la neige des routes karhaïdiennes. C’est surtout par ce moyen qu’elles restent ouvertes à la circulation en hiver ; si l’on voulait les déblayer avec des chasse-neige il y faudrait la moitié des ressources et de la main-d’œuvre disponibles, et de toute façon on ne fait guère usage en cette saison que de véhicules à patins. Le tasse-neige avançait en grinçant, faisant péniblement du trois à l’heure ; la nuit était tombée depuis longtemps lorsque nous arrivâmes au premier village situé au sud de Kourkourast. Là encore nous fûmes reçus à bras ouverts, nourris et logés pour la nuit. Puis vint une étape pédestre. Nous étions alors séparés de la baie de Guthen par les collines littorales qui font à la côte une muraille contre les coups de bélier de l’aquilon ; c’était une région plus peuplée, où nous pouvions aller de Foyer en Foyer sans avoir à camper. Ici et là nous pûmes monter sur un traîneau à moteur, et il nous arriva de faire ainsi cinquante kilomètres. En dépit de chutes de neige fréquentes et abondantes les routes étaient bien damées et bien marquées. Nous avions toujours à manger dans nos sacs grâce à la générosité de nos hôtes ; et toujours un toit et un bon feu au terme de l’étape.

Pourtant ces huit ou neuf jours de marche et de ski facile dans une contrée hospitalière furent la partie la plus dure et la plus ennuyeuse du voyage, pire que l’assaut du Gobrin, pire que les derniers jours où nous mourions de faim. La saga était terminée, elle appartenait au Glacier. Nous étions épuisés, nous allions dans la mauvaise direction. Il n’y avait plus de joie en nous.

— Il faut parfois lutter contre le destin, dit Estraven.