Élément de l’Air, assiste-moi. Adnan tapote son ceptep et l’IA intervient si rapidement qu’il en a le souffle coupé. Les fenêtres des marchés s’abattent sur lui depuis les plus hautes branches de l’Arbre à Fric, comme un vol d’étourneaux, et elles tournoient par myriades autour de lui au point qu’avec son sens de la vision magnifié il se déplace en étant ceint d’un manteau de données mouvantes, une mosaïque vivante. Les traders en vestes colorées le saluent de la tête sans se laisser distraire, eux aussi enveloppés d’une gangue d’informations.
Adnan lève les yeux vers la ramure de l’Arbre à Fric et tend les bras. La symphonie débute. Il fait approcher, analyse et écarte d’une pichenette les tableaux des prix. Il invoque le Temps et amène jusqu’à lui trois prévisions météo pour les régions d’Ankara, Moscou et Téhéran. Les changements arrivent de l’est. Les marchés au comptant sont trépidants, un mouvement fractal brownien de dix mille IA qui lancent des ordres et y répondent. C’est depuis toujours le domaine de prédilection des spéculateurs : acheter, réaliser un maximum de gain et se retirer au plus vite.
« Bon, allons au marché », annonce Adnan à son Intelligence Artificielle. Bakou s’ouvre devant lui. C’est une fleur magnifique, un ensemble compliqué d’échanges et d’ordres, de ventes à terme et au comptant, de contrats future et d’options, d’échanges avec la ménagerie malpropre des nouveaux instruments financiers : micro-avenir, colin-maillard, super-straddles, fiscalomancie développée avec des ordinateurs quantiques aux algorithmes si obscurs et complexes que nul humain ne comprend et ne pourrait expliquer comment ils permettent de réaliser des profits ; le tout refermé comme les pétales d’une tulipe autour du cœur fructifère des gazoducs, terminaux et citernes de stockage de Bakou. Istanbul est le chapiteau d’un bonimenteur de foire, un arnaqueur des rues par comparaison. Bakou, voilà par où passe le gaz.
« Ali, mon ami adipeux.
— Ça veut dire quoi, ça ? Gros, je parie. Salopard. » L’anglais de Gros Ali n’a jamais pu rivaliser avec celui d’Adnan, et son accent est tout simplement épouvantable. « Où étais-tu passé ?
— As-tu déjà vu voler une voiture ?
— Qu’est-ce que tu racontes ? C’est quoi, ces conneries ?
— Moi, je viens d’y assister. Bon, je voudrais vendre du gaz, aujourd’hui. Qui est acheteur ? »
Une IA d’infos fait apparaître un clignotant à la bordure de son champ de vision. Adnan le ramène au centre, juste devant lui. Le gouvernement grec prépare les Salles d’urgence d’Athènes pour un afflux massif de personnes âgées car la vague de chaleur qui touche la Turquie se dirige vers l’ouest. Quand le Yunanistan transpire, les Balkans suent. Les cigognes montrent le chemin en migrant. C’est le moment de tout mettre en place.
« Ali, cent vingt contrats pour Bakou Caspienne, livraison vingt-quatre heures. » Les cours montent. Adnan écarte les mains, pour ouvrir une fenêtre dans les Bourses de Belgrade et Sarajevo. Les grosses compagnies gazières serbes et bosniaques-croates-slovènes passent commande.
« Elles suivent. »
Adnan lance les contrats. Les offres affluent aussitôt. Il vend rapidement à Beogaz, la grande compagnie énergétique de Belgrade. Ce n’est pas le meilleur prix, mais un bon début. Le marché va compenser le brusque afflux de tant de gaz. Il les rachètera par un prête-nom d’Özer, surveillera une montée des prix, les revendra. Il achètera et revendra ce gaz un grand nombre de fois, avant la clôture, en réalisant des gains à chaque transaction. Turquoise n’en est qu’à ses débuts.
Après deux heures de trade, les jeux auxquels s’adonne Adnan sur le marché au comptant ont fait grimper les prix à quatre cent cinquante dollars le mètre cube. Ça commence à chiffrer. Sa veste est imbibée de sueur, sa concentration est totale. Le tour de passe-passe consiste à maintenir Turquoise en mouvement dans un tourbillon d’autres transactions sur les marchés au comptant et à terme. Ses pieds enflent dans ses chaussures cirées, ils le font souffrir. Il risque de perdre toute perception de l’écoulement du temps, car les nanos de Kemal sont des montures qu’il est difficile de dompter. Des niveaux d’attention savamment dosée associés à une compréhension soufique de l’ensemble. Il voit Kemal le lorgner avec nervosité à travers la baie du back-office et incline imperceptiblement la tête. Tu sais un truc, mec ? Tu me dois une fière chandelle. Ils seraient venus te chercher pour t’emporter sanglé sur une civière. Je viens de te sauver la peau et tu n’en sauras jamais rien, mais le trou est toujours là, le puits qui s’ouvre sous l’Arbre à Fric et descend jusqu’à Iblis. Nous y balancerons Turquoise et nous verrons nos projets y voleter comme des confettis. Mais ça peut attendre que nous ayons le fric. Tout est toujours plus facile, avec du fric.
Les Balkans ne sont plus en lice. Tout s’est dirigé vers l’ouest. Hongrois et Italiens passent des commandes, en prévision de la chaleur qui va s’abattre sur les rues de Budapest et de Rome. Le centre de Vienne, par lequel le gaz de la Mitteleuropa est distribué, est à quatre soixante. Adnan lit les mêmes prévisions météo qu’eux et il sait que ça peut encore monter. Quatre quatre-vingts à Vienne. Adnan rachète la livraison Turquoise. Kemal est debout derrière la vitre. Il lit les prix sur l’Arbre à Fric aussi bien que lui. Ce qu’il ne voit pas, ce que nul autre qu’Adnan ne peut voir, ce sont ses aggrégateurs, des milliers de bots à l’intelligence peu développée qui rampent dans les réseaux informatifs et communautaires. Toute connaissance est locale. Le marché n’est pas un édifice abstrait d’économie pure. Il est à chaque stade relié au monde réel et à toutes ses valeurs. Il est constitué de sentiments et de rêves.
À Vienne, les prix frôlent quatre quatre-vingt-quatre et les aggrégateurs ouvrent une mosaïque brisée de fenêtres autour d’Adnan. Les ventes d’ice-cream baissent à Izmir. En Cappadoce, les producteurs de fruits stockent moins de marchandises dans les caves creusées dans le tuf pour bénéficier de leur fraîcheur. Au Mardan Palace Hôtel, le cocktail du jour est le Perle de Tsarine, à la blancheur hivernale. Hier, c’était le Caipiroshka tropical. À Kas, ceux du restaurant Sas rentrent les tables de terrasse. L’Eken Domestic Gas annonce deux jours d’attente pour les livraisons de chauffages pour patios. La Turquie a parlé. Prophétisée par un millier de doigts levés du côté du vent et les yeux des météorologues rivés sur l’horizon, l’onde de chaleur se disloque. L’information parfaite est rumeur, la rumeur parfaite est information. Adnan incline la tête et lève les mains comme pour prier, afin de disperser les essaims qui le cernent.
Adnan Sarioglu propose à quatre cent quatre-vingt-quinze dollars dix mille mètres cubes de gaz de la Caspienne à vingt-quatre heures sur Vienne. Deux secondes plus tard, la MagyarGaz achète à ce prix. Adnan vend et remballe. Turquoise est terminé. Alors qu’il se détourne des écrans de l’Arbre à Fric, les cours grimpent à quatre quatre-vingt-dix-sept. Puis le marché découvre ce qu’Adnan a appris par ses hôteliers, producteurs de fruits et préparateurs de cocktails – autant d’individus dont le niveau de vie dépend des conditions météorologiques – et il part en chute libre.
Kemal applaudit silencieusement derrière la baie vitrée pendant que les cours s’effondrent. Adnan hoche la tête. Finalise. Mais Turquoise n’est pas terminé. Il fait apparaître deux écrans de com sur son ceptep. Un est pour Gros Ali, qui se chargera de la livraison côté Bakou. L’autre passe par un serveur à distance sur une fréquence cryptée et est destiné à Seyamak Larijani. Adnan lit simultanément sur ses traits de l’impatience et de la surexcitation, de la joie et de la culpabilité.