« Monsieur Sarioglu ?
— Ouvrez les vannes », se contente de dire Adnan avant d’appeler Öguz, tout là-bas dans l’univers des canalisations.
« Salut à toi, Terrak.
— Salut à toi, Draksor. Alors, pour combien en as-tu fourgué ? » demande Öguz. Adnan l’en informe. « Super, bordel ! » répond l’UltraLord de la Terre. Il calculera le débit et la durée du transit, et il enverra ses petits péris informatiques semer la pagaille à Erzurum.
« Il y a une autre chose que je dois te dire », ajoute Adnan. La surexcitation se dissipe rapidement. En fait, tout ce qu’il vient d’accomplir n’a rien d’extraordinaire. C’était même banal, comparé à l’exaltation qui a accompagné la mise au point de tout ceci, la joie procurée par l’audace de cet accord avec TabrizGaz, la frustration et le triomphe final de sa quête d’un chevalier blanc. Le climax n’a duré qu’une fraction de seconde, et tout a été terminé avant que l’esprit humain ne puisse l’enregistrer, une IA qui exécute un ordre à la vitesse de traitement d’un processeur. Le visage d’Öguz s’est assombri.
« Tu m’inquiètes. Qu’est-ce qui s’est passé ?
— Pas sur cette ligne. »
Le silence. Puis il voit à travers la baie Kemal lever la main et prendre un appel. Kemal hoche la tête puis se tourne vers Adnan, là-bas dans la salle des traders. Il sourit et articule en silence le nom Öguz.
Öguz qui le contacte de nouveau.
« Tu ne l’as pas fait. »
Il existe une intonation sifflante qui remplace un hurlement impossible à pousser en public. Öguz la maîtrise à merveille.
« Pas sur cette ligne, j’ai dit. Nous descendrons plus tôt au Prophète du Kebab. J’ai une solution. Disons à midi et demie. »
Il reste plus d’une heure avant la fermeture, mais Adnan n’a rien en cours que ses IA ne pourront pas gérer.
« Merde. On l’a bien profond. Kadir est au courant ?
— Je vais le lui annoncer. »
La réaction de Kadir est plus modérée. Ils sont propres sur eux et ils surveillent leur langage, à la supervision et conformité.
« Tu dis avoir un plan », déclare Kadir avec la pondération propre aux pontes du dernier étage et aux interrogateurs des services de police.
Adnan n’aimerait pas faire l’objet d’une de ses enquêtes. Kadir sait parfaitement qu’il n’a encore rien trouvé, mais une solution possible commence à s’esquisser, comme une ligne de clarté qui ourle l’horizon.
« Midi trente, donc. Je suis convaincu que ta proposition sera parfaite. »
Reste un appel à passer avant de quitter le niveau des traders, celui qui compte le plus pour lui, mais il tombe sur la messagerie d’Ayse. Si Adnan ne devrait pas en être surpris, il est déçu. Lui annoncer la bonne nouvelle sous le feu de l’action eût scellé son triomphe.
« Salut, chérie. C’est fait. Quatre quatre-vingt-quinze. Tu peux contacter des décorateurs. »
Il inspire à pleins poumons et frissonne, ce qu’il attribue à la tension qui se dissipe et au début de la descente… qui sera épouvantable, comme toujours avec un nouveau nano. « Avertis-moi si tu dois rentrer plus tard que d’habitude. Je suis impatient de te voir, tu sais ? D’accord. Je t’aime. À tout à l’heure. »
Il a acheté à seize dollars cinquante et vendu à quatre cent quatre-vingt-quinze. La descente débute, des éclairs diaboliques d’un univers en cachemire, mais il aime ça. Bordel, il adore !
La camionnette blanche est garée sur Sidik Sami Omar Cadessi depuis les premières heures du jour. C’est un vieux Mercedes Sprinter des Türk Telekom au logo barbouillé mais aisément reconnaissable, tel un spectre d’entreprise. Les ouvriers ont dressé des barrières de chantier à bandes rouges et blanches pour éloigner les passants des travaux. Tous sont devenus procéduriers en matière de santé et de sécurité, depuis l’entrée de la Turquie dans l’UE. La méfiance est désormais de mise. Il y a sous un auvent une chaise, un réchaud et une bouilloire. Des hommes en tee-shirts, pantalons aux nombreuses poches et gilets fluo se dressent autour pour boire le thé à petites gorgées et contempler le trou qu’ils ont creusé dans les pavés de la rue des Dépendants. Une radio baragouine des infos sportives. Le coup d’envoi du match entre Galatasaray et Arsenal sera donné à quatorze heures.
Ayse Erkoç a appris il y a longtemps que pour réussir quelque chose d’illicite à Istanbul il suffit de le faire en public, au vu et au su de tous. Nul ne met en question ce qui est manifeste. Mehmet et Ahmet sont les maîtres soufis du flagrant. Ils sont du genre à entrer dans votre bureau et embarquer votre ordinateur en vous disant qu’il a besoin d’une mise à jour dans le cadre de la garantie. Ils sont capables de vendre votre appartement alors que vous l’occupez toujours. Ils déménagent, stockent, dissimulent et procurent des biens en tout genre. Ils ont dans un entrepôt de Zeytinburnu le panthéon complet des dieux grecs subtilisés dans des sites de l’Antiquité allant de l’Hellespont à Olympos. Ils ont des bronzes à andouillers d’Alcahöyük et des bas-reliefs hittites de chasse, des mosaïques byzantines et des fresques orthodoxes, des mihrabs et minbars de Selkuk datant de l’ère des Tulipes quelque part au bord de la route 03. Ils ont des temples complets, chaque pierre dûment répertoriée par RFID, emballée et prête pour l’expédition. C’est la première fois qu’Ayse les contacte – car elle n’a avant ce jour jamais rien négocié d’assez lourd ou de volumineux pour justifier l’intervention de ces déménageurs de sarcophages et de monuments historiques –, mais leur adresse figure dans les répertoires de tous les antiquaires d’Istanbul. Ce sont des armoires à glace, au cou formant un bourrelet sous une tête presque rasée, à la conformation de lutteurs d’Edirne. Et s’ils sont d’ailleurs d’ex-lutteurs d’Edirne, ils ne sont pas tout à fait frères. Ce sont des déménageurs.
Ils ont positionné leur camionnette et leur cordon de sécurité, installé un panneau des Türk Telekom bidon puis soulevé avec désinvolture la grille du drain avant de la tirer sur les pavés. Barçin Yayla, camouflé et rendu anonyme par son gilet fluo, pousse un cri de protestation.
« C’est qui, celui-là ? demande Mehmet.
— Le dernier des Houroufis », explique Ayse.
Mehmet et Ahmet se dévisagent.
« Mieux vaudrait l’éloigner. »
Ayse considère le trou, l’entrée de la grotte au trésor.
« Je passe la première, comme convenu.
— Pas si vite, ma belle ! lance Ahmet. On va d’abord prendre le thé. C’est ça, le plus urgent.
— Le thé ?
— Comment les gens pourront-ils croire que nous sommes des employés des télécoms si nous ne faisons pas une pause thé toutes les demi-heures ? explique Mehmet. Apporte la théière. »
Le jeune préposé aux boissons récupère les verres et la surexcitation remonte comme de la bile dans l’estomac d’Ayse. Elle se sent faible. Elle tente d’inhaler profondément, lentement, par les narines. L’inspiration est tremblante, tout comme ses mains. Elle a des nausées. La nuit dernière, lorsqu’elle s’est finalement glissée dans le lit à côté d’Adnan après avoir pendant des heures parcouru Sultanahmet pour conclure l’affaire avec Mehmet et Ahmet, elle a voulu chasser cet instant de son esprit en se concentrant sur des choses sans importance ou essentielles, obligatoires, urgentes.
Dans la matinée, elle a pensé à Adnan, à son opération, à tout ce dont il aurait besoin afin d’empêcher la surexcitation de la paralyser. Mais le moment est venu. C’est maintenant. Elle va descendre dans ce puits au bout d’une corde et avec une lampe sur la tête. Que va-t-elle découvrir ? Ayse a muselé son imagination. Elle se contente d’être là, d’être présente. Mais il y a au préalable une nécessité et un besoin. Elle fait passer Ahmet et Mehmet derrière la camionnette, pour s’entretenir avec eux.