Выбрать главу

« Pensez-vous pouvoir maîtriser l’Houroufi ?

— Pourquoi, il risque de devenir violent ? veut savoir Mehmet.

— Seulement envers lui-même. Il compte se brûler les yeux avec une fiole d’acide qu’il garde sur lui en permanence dès qu’il aura vu ce qui nous attend là en bas. Il est convaincu qu’il s’agit des Sept Lettres du nom secret de Dieu.

— Et c’est ça ?

— Quoi ?

— Ce qui se trouve là-dessous ?

— C’est ce qu’il croit, en tout cas. Je vous demande de lui confisquer la fiole avant qu’il puisse se mutiler, ou nuire à qui que ce soit.

— S’il est dingue, il le fera sitôt rentré chez lui.

— Ce qu’il fait à son domicile ne concerne que lui, mais je ne tiens pas à avoir sur les bras un type qui s’est vidé de l’acide dans les yeux.

— De l’acide…

— Un sale truc, intervient Ahmet. D’accord, on va vous encorder. »

Pendant qu’ils lui mettent le harnais et tendent les sangles, Ayse regrette d’avoir mis une robe. Elle remonte bien trop haut sur ses cuisses, et ses bottes sont bien trop urbaines pour une exploration souterraine de ce genre. Son gilet de sécurité se retrousse de façon inconfortable, et mettre le casque est pour elle un véritable affront. Les assistants peu prolixes d’Ahmet et Mehmet ont installé le trépied au-dessus du drain ouvert et ils accrochent le câble du harnais au treuil monté à l’arrière de la camionnette blanche.

« Vous vous balancerez un peu quand nous vous soulèverons, mais vous pouvez compter sur nous pour vous stabiliser », déclare Mehmet.

Elle voit approcher Burak Özekmekçib d’un pas nonchalant, les mains dans les poches. Il salue de la tête Mehmet et Ahmet.

« Je constate que tu as opté pour une tenue de circonstance, primevère, dit-il en enfilant lui aussi un gilet fluo.

— Les mesures de sécurité qui entourent ce projet sont ridicules, marmonne Ayse en approchant du puits d’un mètre de diamètre.

— Oh oh, madame Erkoç, quoi que tu puisses trouver au fond de ce grand trou, je tiens absolument à le voir, ajoute Burak. Je veux en être témoin, si tu mets au jour une légende. »

Mehmet actionne le treuil. Ayse est soulevée et va se balancer à l’aplomb de l’ouverture. Si le soleil s’élève au-dessus des nombreuses coupoles des medersas qui se découpent sous forme de silhouettes, il ne révèle rien de ce qui se tapit dans les profondeurs. Ahmet stabilise Ayse et allume sa lampe frontale. La voici désormais sereine. Elle est sur le point d’accomplir ce qui doit être fait. Tout est dans l’ordre des choses. Le treuil se met en marche.

La force de Coriolis s’empare d’elle et c’est en tournoyant lentement qu’elle descend dans les ténèbres. Le faisceau de sa lampe frontale balaie des colonnes, des colonnes au-delà des colonnes au-delà des colonnes. Elle est abaissée à l’intérieur d’une vaste citerne souterraine. Lorsqu’elle a laissé tomber la bague, la veille, elle n’a pas entendu de clapotis mais elle baisse la tête pour voir ce qu’il y a en contrebas, par acquit de conscience. Elle ne voit que des dalles légèrement inclinées vers un canal profond d’une cinquantaine de centimètres – l’égout que toutes ces grilles alimentent – orienté du nord au sud. La bague qu’elle a lâchée miroite. Parfait. Il n’est pas facile de trouver des turquoises de l’ère des Tulipes, de nos jours. De la poussière danse dans le faisceau et Ayse lève les yeux. Elle doit s’accoutumer à l’obscurité et le drain ouvert est un cercle de blancheur aveuglante. Est-ce que ce sont des visages ? Les rais de clarté descendent de la voûte par toutes les autres grilles, des faisceaux d’absence, l’inverse de la calligraphie. Deux mètres du sol, un mètre. Ses talons raclent la pierre. Ayse ramasse sa bague et la renfile à son doigt. Redevenue complète, elle décroche le filin et active son ceptep. Le signal est faible, mais acceptable.

« Vous pouvez arrêter le treuil. Je suis à une dizaine de mètres du niveau de la rue, au fond d’une grande citerne carrée d’environ vingt mètres de côté. Elle ne paraît pas romaine, plutôt contemporaine du reste de la mosquée. J’ignore son utilité…, il y a un canal de drainage en son centre et peut-être servait-elle à alimenter en eau le sadirvan. Les piliers sont espacés d’à peu près quatre mètres. Je regarde autour de moi et ne vois aucune trace de… oh ! »

Le faisceau de sa lampe vient de lui révéler un cercueil de pierre posé sur un socle bas à côté de la paroi nord de la crypte. Ayse en reste sans voix, sans pensées, sans réaction.

« Hé, est-ce que ça va ? » Burak a pris le téléphone de Mehmet. « Tout va bien ?

— Oui, oh oui ! Oh oui, oui ! Il y a un sarcophage, ici. Il n’a rien d’islamique, il est visiblement bien plus ancien. Il pourrait être lycien… Oui, il est incontestablement lycien. Je m’en rapproche. Une seconde. J’aperçois quelque chose sur le couvercle. »

Elle fait glisser ses mains sur le bloc de pierre massif et l’éclairé pour découvrir des satyres et des faunes, des Bacchus et des naïades, en projetant des ombres d’antiques guerriers et cavaliers, athlètes nus et lanceurs de disque. Le couvercle est gardé aux quatre angles par des lions et on voit à l’emplacement de la tête le visage sensuel d’une déesse que nimbent des flammes solaires. Ses lèvres sont scellées avec du plomb. Ce sarcophage à lui seul est un trésor. L’objet posé dessus est d’une époque différente, d’un peuple différent, d’une civilisation différente, d’une foi différente. C’est une dalle qui a été descellée du sol et déposée au centre exact du sarcophage. Ayse la prend et la tourne sous le faisceau de sa lampe. La lumière projette une ombre poussiéreuse, l’ombre du bas-relief d’une lettre coufique. Un fa.

Ayse reste un moment assise au bord du canal de drainage. Elle est vidée de ses forces et a le souffle aussi court qu’à la fin d’un sprint. Joie, terreur, peur superstitieuse, fierté débordante, désir sexuel, énergie, puissance, réussite fracassante s’enflent et se percutent. Ayse appelle Burak.

« Je l’ai trouvé. Rejoignez-moi. »

Ahmet et Mehmet abaissent et stabilisent des échelles coulissantes, déroulent des câbles électriques, descendent des projecteurs, des outils, des cordes et des aussières. Ahmet branche les projecteurs et la citerne est inondée de lumière du XXIe siècle et d’ombres du XVIe.

« Alors, qu’avons-nous là ? » demande Mehmet.

Ayse lève les yeux sur lui pour lui répondre : « Haci Ferhat, l’homme mellifié d’Iskenderun.

— Madame, nos tarifs viennent d’augmenter. »

Ahmet s’accroupit sur ses talons pour étudier le sarcophage.

« Je me demande comment ils s’y sont pris pour l’amener dans cette citerne.

— Ce que je me demande, c’est comment nous allons l’en sortir, rétorque Mehmet.

— C’est sans importance, déclare Ayse. Je devais trouver l’homme mellifié d’Iskenderun et c’est chose faite. L’emporter est le problème de mon client. »

En un clin d’œil elle compose un indicatif. La sonnerie résonne plusieurs fois, avant qu’Akgün prenne l’appel.

« Je suis Ayse Erkoç et j’ai l’objet qui vous intéresse. Vous pouvez venir le voir à cette position GPS, moins une quinzaine de mètres. La maison accepte les règlements par traite et espèces. »