Une silhouette descend l’échelle et pénètre dans la lumière, Barçin Yayla.
« Vous l’avez trouvé ? »
C’est avec lassitude qu’Ayse désigne de la tête la dalle de pierre désormais appuyée contre la paroi du canal de drainage. Yayla se précipite et ses pieds nus soulèvent de la poussière, puis il s’agenouille pour se prosterner et exprimer son adoration. Ayse regarde Mehmet. Lui et son associé sont rapides, compte tenu de leur corpulence. Mehmet porte à Barçin Yayla une prise d’immobilisation pendant qu’Ahmet lui fait rapidement les poches.
« Désolé, mon frère. » Ahmet referme la main sur le compte-gouttes, mais Yayla se débat et percute Ahmet qui, momentanément déséquilibré, lâche le tube. Ayse l’écrase sous le talon de sa botte. Le sol calcaire siffle et fume, balafré par l’acide. Barçin Yayla gémit. Mehmet le libère.
« Je ne pouvais pas vous laisser faire un truc pareil, Barçin. »
L’homme s’assoit, la dalle du fa serrée contre sa poitrine, se balançant tel un enfant.
« Je n’aurais pas utilisé cet acide. Ne le voyez-vous pas ? Cette lettre est un élément et non le tout. Le tout, l’ensemble du motif. Je dispose seulement des lettres séparées. Ce n’est que le début d’un travail colossal. J’ai ici une petite pierre sur laquelle une lettre grosse comme ma main est gravée. Là-haut il y a la plus grande mosquée d’Istanbul, qui n’est malgré tout qu’une infime partie d’un zay, un thaw et un jîm de la taille d’une ville. Grand, petit ; petit, grand. Comment faire entrer l’un dans l’autre ? Comment puis-je englober l’infiniment petit et une grandeur inconcevable dans la même vision ? Mais c’est le plan de Sinan. C’est son grand œuvre. Dieu est grand.
— Cet acide m’a toujours terrifiée. »
Il a rongé une partie du talon de la botte qu’elle a utilisée pour écraser le tube. Même la tige de métal est corrodée. Ayse veille à ne pas lui imposer trop de poids, ou un mouvement brusque.
« Vous faites collection d’œuvres d’art, vous devez savoir qu’à la fin de leur carrière consacrée à peindre des détails minuscules que nul ne remarquerait jamais les miniaturistes se crevaient fréquemment les yeux avec des aiguilles. Trop de beauté, oui, mais aussi trop de choses vues. Ils en avaient assez. L’obscurité était pour eux protectrice, chaude et confortable. La cécité était une bénédiction. J’ai encore des choses à voir. »
C’est à présent Burak Özekmekçib qui descend l’échelle. Il baisse le regard dans la lumière et les ombres profondes.
« Visez-moi un peu ça ! » Burak se laisse glisser sur les trois derniers mètres. « Alors, tu n’as pas l’intention de l’ouvrir, bouton de rose ? »
Forcer les scellés est à la fois lent et éprouvant. Il faut abaisser du matériel dans la crypte, installer un groupe électrogène, ériger un échafaudage autour du sarcophage et le mettre de niveau, tout aligner avec une précision micrométrique. Mehmet distribue des masques et des lunettes.
« Le filtre, c’est pour les vapeurs que dégagera le plomb et les lunettes pour le laser », explique-t-il.
Grains de poussière et de métal scintillent dans le faisceau lumineux. Mehmet et Ahmet, métamorphosés en démons par les lunettes et les masques respiratoires, guident le laser millimètre après millimètre le long du joint afin que le plomb s’évapore. Ce travail est d’une épouvantable lenteur et Ayse sent son triomphalisme céder la place au doute. Et si ce cercueil était inoccupé ? Et si ce n’était qu’un sarcophage lycien vieux de deux millénaires resté là pendant que la citerne et tout l’ensemble de Süleymaniye, des dizaines de milliers de tonnes de maçonnerie, étaient construits autour et au-dessus ? Un vestige historique qui a enflammé l’imagination et alimenté des légendes, donné naissance à une histoire après l’autre jusqu’au moment où la masse de mythes ainsi accumulés s’est solidifiée en deux croyances populaires : la Septième Lettre et la tombe d’Haci Ferhat. Le laser s’éteint en vacillant. Mehmet et Ahmet remontent leurs lunettes sur leur front.
« J’arrive ! »
Un nouveau personnage descend l’échelle. Ayse l’identifie à son after-shave : Haydar Akgün. Il porte un gilet de sécurité jaune fluo sur son costume nanotissé miroitant. Ses chaussures brillent, elles aussi.
« Vous arrivez juste au bon moment, lui lance Ayse. Nous étions sur le point de l’ouvrir. »
Elle tente d’interpréter l’expression d’Akgün qui fait glisser ses mains sur le sarcophage. Elle lit sur ses traits stupéfaction, admiration, incrédulité, respect et humilité. Elle n’y découvre aucune trace de la légitime fierté du propriétaire. Son index explore le renflement de plomb qui emplit toujours la bouche de la déesse. Akgün réunit ses doigts, comme pour prier.
« C’est un trésor, dit-il. Un trésor ! Vous l’avez trouvé. Je n’arrive pas à le croire. C’est une légende. »
Sur un signe d’Ayse, Ahmet et Mehmet repoussent en douceur Akgün sur le côté puis glissent l’extrémité de leurs leviers dans la fissure séparant le sarcophage de son couvercle. Ayse se dresse entre eux, les mains levées comme un chef d’orchestre.
« Doucement. »
Le couvercle de pierre massif ne s’est soulevé que de quelques millimètres, mais c’est suffisant pour insérer les griffes du système de levage. La même opération est réalisée du côté opposé. Tous sont debout, désormais, et ils projettent des ombres démesurées à l’intérieur du caveau. Le silence est total. Ahmet remet le boîtier de commande à Ayse. Trois boutons : haut, stop et bas. Elle appuie sur haut. Très lentement, le treuil soulève la plaque qui couvre la bière. Des vapeurs âcres et métalliques de feu d’artifice flottent toujours dans l’air mais Ayse arrache son masque respiratoire. Elle tient à le humer. Le couvercle surplombe désormais de cinquante centimètres le sarcophage ouvert. Plus haut : un mètre. Stop. Une odeur douceâtre de moisi, fraîche et ancienne à la fois, emplit le caveau. C’est une odeur de miel.
Ayse avance vers le cercueil empli d’une bouillie dorée à la fois cristallisée et translucide. Ils n’auraient pu espérer que le miel soit resté transparent, après tant de siècles, mais Ayse discerne une silhouette obscure presque au ras de la surface. Une forme humaine, aux bras allongés contre les flancs. Toujours intacte.
« Lumière », ordonne-t-elle. Ahmet et Mehmet déplacent des projecteurs sur le sol de pierre et les disposent de façon à illuminer au mieux ce qui se trouve à l’intérieur du sarcophage.
Ayse s’intéresse au visage d’Haci Ferhat. Son excellente conservation est évidente, même à travers le miel cristallisé. Le corps est nu, la chair s’est affaissée et chaque orifice s’est dilaté, les os saillent comme des piquets de tente mais la peau confite, acajou soutenu, est plissée et ridée, saturée de sucre, et elle paraît aussi douce et fragile qu’une feuille d’or. Le corps a exsudé un halo sépia qui l’enveloppe sur quelques centimètres dans la gangue de miel. Des bulles de gaz ont été capturées dans la matrice. Les petits détails sont difficiles à discerner, à travers la masse cristalline, mais cheveux, barbe et ongles paraissent intacts. Les yeux sont fort heureusement clos, et il a des dents longues et brunes de rongeur. Ayse trouve cela extraordinaire. Elle a vu des corps momifiés, et ce qu’elle a sous les yeux n’a aucun point commun avec eux. Tous étaient desséchés et cassants, plus morts que les morts, alors qu’elle ne relève ici aucune trace de trépas ou de dessiccation. Elle est en présence d’un homme candi. L’œuvre d’un confiseur. Pendant un instant, Ayse imagine qu’elle plonge les mains dans sa poitrine, les referme sur son cœur. Sera-t-il gélatineux, doux et granuleux comme du halva, ou ce qu’elle voit n’est-il que de simples motifs, des nuances dans le miel laissées par sa lente dissolution au fil des siècles ?