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Ayse plonge l’extrémité d’un index dans le cercueil puis la lève à sa bouche. Le goût est doux, musqué, terreux ; la cristallisation le rend un peu craquant, avec une pointe de phénols, des traces de vieux cuir et de tourbe, du sel et un soupçon d’urine.

Haydar Akgün contemple sa trouvaille.

« Vous avez réalisé un travail admirable… Ce qui rend la suite fort regrettable. »

Il n’a pas terminé sa phrase qu’Ayse entend des sirènes dans le lointain. Akgün sort un portefeuille de sa poche intérieure et le lève.

« Je suis l’inspecteur Haydar Akgün des services de lutte contre la contrebande et le crime organisé, et je travaille en collaboration avec la direction des Musées et Antiquités. Restez où vous êtes, des policiers ont pris position à la surface. Vous êtes tous sous mandat d’arrêt pour avoir voulu exporter illégalement des artefacts historiques hors de la république de Turquie. »

Un policier descend l’échelle, puis un autre. Ahmet et Mehmet sont conduits sous la lumière. Burak Özekmekçib et Barçin Yayla ont déjà été arrêtés.

« J’aurais dû m’en douter ! s’exclame Ayse que deux policiers immobilisent. De l’Arslan, cet after-shave pour blaireaux ! »

« Oui.

— Pouvez-vous imaginer ce qu’est la vie d’autres personnes ? Nous, oui. Pouvez-vous savoir ce qu’un tiers pense vraiment, prédire ce qu’il va faire ? Nous, oui. Vous avez là la prochaine révolution industrielle. C’est plus que de la nanotechnologie. C’est le tournant de l’histoire où tous deviennent intelligents. C’est…

— Oui, mademoiselle Gültasli. »

Deniz Saylan est l’homme au costume le plus élégant, aux chaussures les plus brillantes, au rasage le plus net, à la coiffure la plus réussie, aux ongles les mieux manucurés et au parfum le plus agréable que Leyla Gültasli a jamais rencontré. Il est en outre d’une extrême politesse et il irradie puissance et assurance. Il a de surcroît le bureau d’angle le plus élevé, le plus grand, le plus beau et avec une vue encore plus panoramique que celle offerte par le bureau de ces connards de la CoGoNano! N’est-ce pas un nom débile, pour une société ? Trois bureaux différents en trois après-midi, et elle commence à les confondre. Au moins n’y a-t-il pas ici des jouets en constante métamorphose. Il devrait être interdit aux adultes d’avoir des jouets.

« Pardon ?

— J’ai dit oui, ça nous intéresse. Nous aimerions participer. »

Parfois, quand le coyote court si vite qu’il se retrouve au-dessus du vide, il lui arrive de s’immobiliser un instant avant de choir comme une pierre. Il s’est même produit, en de rares occasions, qu’il fasse demi-tour et revienne jusqu’au bord de la falaise.

« Le transcripteur Besarani-Ceylan. » Un ascenseur express grimpe à vive allure sur le côté de l’immeuble. « Voilà exactement le genre de projet pour lequel la division des Investissements spéciaux d’Özer a été créée. Je suis certain que vous avez pris connaissance du profil et de l’histoire de notre société. » Leyla l’a lue à bord de la rame de métro et du dolmus en se rendant au NanoBazar. À cinq heures du matin elle était dans la station de métro avec les dormeurs des quais, les fêtards qui regagnaient leur domicile, les individus qui se déplacent à longueur de nuit et les travailleurs du petit matin, et elle était la seule qui portait un ensemble. Elle avait fait la leçon à Aso : fondée en 2012 sous le nom d’Özer distribution de gaz, régulièrement parmi les cinq premières sociétés de l’IBT, cours des actions, profits déclarés pour le dernier exercice fiscal… Connais ton marché connais ton marché connais ton marché. « Notre principal avantage sur nos concurrents, c’est que nous avons achevé notre transition vers une véritable société du XXIe siècle. Il y a dix ans, nous étions la Özer distribution, aujourd’hui nous sommes Özer gaz et matières premières, et dans dix ans, quand il n’y aura plus rien pour alimenter les gazoducs, nous serons autre chose. Peut-être Özer transcripteurs cellulaires. »

Non ! s’ordonne Leyla. N’essaie pas de faire de l’humour. Aso est bien plus convaincant quand il est sérieux.

« Notre stratégie consiste à chercher de nouvelles sources de profit et à abandonner progressivement les secteurs moins rentables. Özer n’est pas une société qui vend du gaz ou des matières premières, mais une machine à engranger de l’argent. Nous intervenons dès le début, nous gagnons un maximum d’euros et quand le filon est épuisé, quand le marché devient encombré, quand nous nous en lassons, nous vendons tout et passons à autre chose. Voilà pourquoi nous investissons dans des start-up capables selon nous d’ouvrir de nouveaux horizons. Nous sommes à l’affût des technologies naissantes et des nouvelles tendances. Si ce que vous proposez vaut ne serait-ce que vingt pour cent de ce que vous dites, c’est la plus importance percée technologique depuis l’apparition des circuits intégrés. C’est du niveau de Texas Instruments. Avez-vous pensé à la propriété intellectuelle et au potentiel sur le plan des licences ? Nous ne pouvons pas nous permettre de passer à côté. Nous allons établir un accord standard de développement pour la mise au point du prototype. Combien vous faudrait-il ? »

Aso va pour répondre, mais Leyla abat son talon sur les orteils de sa chaussure plus que râpée.

« Un demi-million », annonce-t-elle audacieusement.

Saylan ne cille même pas.

« Vous êtes certainement consciente que ce n’est pas grand-chose, pour une société comme Özer. Nos conditions standard sont quatre-vingts/vingt.

— Soixante-dix/trente, tente Leyla.

— Non, mademoiselle Gültasli. »

Il est inébranlable mais il y met les formes, alors qu’Aso sait mettre des formes mais se laisse facilement fléchir. Et l’incapacité d’opposer un refus catégorique dénote un manque de savoir-vivre évident.

« Quand pourrions-nous conclure ?

— Les contrats seront prêts demain. Je vous demanderai de nous fournir des comptes vérifiés, les certificats de propriété et des indications nettes et précises sur les questions de propriété intellectuelle. Autant de documents pour nos services légaux. Il me faudra par ailleurs un dossier technique complet qui sera présenté à un comité d’experts. Jusqu’à présent, les nanos n’entraient pas dans notre domaine d’activité et nous allons devoir soumettre tout cela à des spécialistes.

— Puis-je savoir qui fait partie de ce comité ? demande Aso.

— Pour ce qui relève de la nanotechnologie nous contactons habituellement les professeurs Süleyman Turan de l’université d’Ankara et Nevval Seden de l’université de Bilikent. Vous connaissez ?

— Nevval Seden était mon directeur d’études, à l’université.

— Ce n’est pas un problème. Vous pourrez vous entretenir oralement avec eux, peut-être en ligne. Il va de soi que nous éplucherons vos comptes avec soin et que nous nommerons un directeur de projet. Ces conditions vous semblent-elles acceptables ?

— Absolument », répond Leyla.

Mais Saylan l’ignore. « Monsieur Besarani ?

— Je dois en parler à mon associé.

— C’est tout naturel.

— Alors, que mettez-vous sur la table ? demande Leyla.

— Un demi-million d’euros de crédits de développement pour la mise au point d’un prototype du transcripteur Besarani-Ceylan, à condition que la division des Investissements spéciaux d’Özer obtienne quatre-vingts pour cent des droits de propriété intellectuelle et des profits à venir.