— Soixante-quinze ? tente encore Leyla.
— Non, mademoiselle Gültasli.
— Et après le prototype ? veut savoir Aso.
— L’étude de marché fera l’objet d’un financement séparé. Si les résultats sont probants, nous passerons à la production industrielle et à la commercialisation au niveau mondial. Nous avons là un projet à long terme, et les tests de sécurité à eux seuls pourraient prendre cinq ans.
— C’est le temps que nous avons déjà consacré à la mise au point du transcripteur. Il s’agit de l’œuvre de notre vie. »
Saylan semble trouver cette déclaration à son goût.
« Bien, bien, bien… Donc, dites à vos représentants de contacter les nôtres. » La poignée de main de Saylan est, comme il se doit, irréprochable : fermeté parfaite, durée idéale, bonnes vibrations et crépitement des détails des contrats qui transitent d’une paume à l’autre. « Merci beaucoup, monsieur Besarani, mademoiselle Gültasli. Vous avez là un projet vraiment passionnant. J’aimerais m’entretenir plus longuement avec vous mais j’ai un autre rendez-vous. Nous nous reverrons sous peu. »
« Vous lui avez fait du charme », déclare Aso pendant qu’ils attendent que l’ascenseur glisse vers eux le long de la façade de la tour comme une goutte de goudron en fusion. Ils planent telles des cigognes au printemps, gloussent comme des écolières, à la fois sonnés et enivrés par leur victoire. Oui. Il a dit oui !
« Certainement pas », murmure Leyla. Elle l’a sapé, dépouillé de son costume, de son style, son allure et ses manières. Elle prenait des notes. Non pour elle, comprend-elle soudain, mais pour Aso. Une pensée qu’elle compare à un coup de pied dans le ventre, ce qui est une nouveauté pour elle.
« Mais… un demi-million ? ajoute Aso pendant que l’ascenseur arrive.
— Il a déclaré que ce n’était rien, pour Özer. Demander trop peu aurait été aussi préjudiciable que demander bien trop.
— Vous ne pensez pas…», commence Aso.
Mais les portes s’ouvrent et Leyla le pousse vers l’ascenseur principal.
Chut, mime-t-elle. Ils descendent le long de la tour Özer. Des hommes entrent et sortent à chaque étage. Aso a besoin de s’exprimer. Je veux entendre votre voix, pense Leyla. Je voudrais crier, courir de tous côtés comme une folle et sauter dans la fontaine de la place, mais pour l’instant… pas un mot ! Dans l’atrium, au milieu des financiers – y a-t-il des financières, d’autres femmes que Leyla ? – et des costumes-cravates ; chut. Ils vont rendre les badges au bureau de l’entrée ; chut. Le comptoir est une plaque de marbre noir destinée à inspirer crainte et respect pour la puissance d’Özer, intimider le visiteur par l’impassibilité de ses réceptionnistes. Leyla sourit tout en faisant glisser son badge sur la surface minérale polie. Je vous ai eus. J’ai obtenu votre argent. Moi, la fille de Demre, Mlle Fais-ta-petite-carrière, Mlle Tu-reviendras-bien-vite. Petite Tomate. Et toi, Yasar, et vous, tous les Yazicoglu, les Ceylan et les Gültasli et tous les autres assis autour de la table de Bakirköy, oncle Cengiz et sous-tante Kevser et même toi, grand-tante Sezen du haut de ton balcon mais plus que tout toi, Zeliha, figée derrière ton bureau avec ton rictus purée d’aubergine : Moi. Moi. Moi qui viens de me surpasser !
Dehors, sur l’esplanade, elle se tourne vers les quarante étages de verre et de titane de la grande société et écarte en grand les bras pour s’adresser aux sept cieux.
« Özer ! Özer ! Özer ! Je t’aime !
— Vous ne trouvez pas qu’il a accepté un peu vite ? demande alors Aso. Un type assis dans un bureau et qui nous dit : d’accord, ça me plaît, prenez un demi-million ?
— En échange de quatre-vingts pour cent des bénéfices. J’appelle Yasar.
— Ça ne m’emballe qu’à moitié. Avant notre départ, vous prononciez le nom d’Özer sur le même ton que si c’était “Satan”. Ces types gouvernent tout l’est du pays comme s’ils en étaient les maîtres. Je suis le paysan du coin qui a réussi, le seul habitant du village qui est allé plus loin que le secondaire, et la première chose que je fais c’est vendre mon âme au Malin.
— C’est quoi, ça ? Une lamentation anticapitaliste ? Il vous fallait un financier et je vous l’ai trouvé. J’appelle Yasar.
— Je dis ce que je pense, c’est tout. Je suis convaincu que nos concurrents ont préparé le terrain, que nous ne sommes pas les premiers. Je parie que ceux d’Idiz nous ont précédés dans ce bureau il y a peut-être trois semaines pour demander de quoi financer leur version du transcripteur. Et ils ont dû avoir bien plus de mal que nous à vendre ce concept, même s’ils ont finalement réussi à convaincre Saylan. Et quand nous avons débarqué pour proposer la même chose, il a vu en nous l’opportunité de couvrir toutes ses bases. Özer obtient un monopole virtuel sur cette nouvelle technologie. Pour un demi-million, ça en vaut la peine.
— À ceci près que leur version ne fonctionnera pas.
— Elle a dans le meilleur des cas soixante pour cent des fonctionnalités de la nôtre.
— Et Özer optera pour le meilleur produit. Vous avez obtenu votre financement. Ça se fête, non ? Hé, Naci ! » De l’autre côté de la rue principale se trouve une remorque à kebabs incongrue. Cousin Naci a pris un tabouret au comptoir et boit lentement un thé. En entendant crier son nom au-delà du flot de véhicules, il se tourne vers eux et sourit en découvrant la joie débordante que Leyla ne peut dissimuler. Tu as un sourire magnifique, pense-t-elle. Tu as un sourire qui te métamorphose.
« Avant d’aller célébrer l’événement, j’estime devoir rappeler qu’il reste la question du demi-Coran à régler. Trouver de l’argent n’était qu’une partie du problème. »
Cousin Naci se faufile entre les voitures en levant les mains pour les arrêter. Il pourrait dégager le passage à coups de taekwondo, pense-t-elle. Mais l’avenir a déjà perdu un peu de son côté radieux. Aso a réussi à lui saper le moral. Néanmoins, Dieu a été bon envers elle et il se montrera encore miséricordieux. C’est dans sa divine nature.
« D’accord, d’accord, d’accord. Une célébration partielle. »
Naci a atteint le trottoir et il se précipite vers eux en gesticulant de joie.
« C’est bon, appelez Yasar. »
Necdet se redresse sur le matelas pour aller utiliser le pot de chambre. Quoi qu’ils aient pu lui administrer, leurs « chapelets de nanos » ont laissé ses muscles tremblants et ses articulations endolories, et la pièce qui tournoie lui donne des étourdissements dépassant les papillotements d’un djinn. Il n’empêche qu’un homme doit se lever pour pisser. Il place le récipient dans l’angle de la pièce et cale une main contre la paroi.
« Pourriez pas regarder ailleurs quand je pisse ? »
Une question qui tire Gros Salopard de ses méditations profondes.
« Quoi ?
— Pas à toi, à lui. » Necdet désigne de la tête Hizir qui s’est assis en tailleur contre le mur d’en face. Son urine est peu abondante et sombre, il est déshydraté. Quels autres produits chimiques que ceux de son corps charrie-t-elle ? « C’est bon, j’ai fini. »
Gros Salopard jette un linge sur le pot de chambre et tapote la porte avec la crosse de son arme à l’attention de Connard grincheux, le quatrième membre du groupe, celui qui n’a pas encore dit un seul mot à Necdet même si ce dernier a les biceps endoloris par les ecchymoses attribuables à ses doigts. Gros Salopard est différent. Il joue au grand taciturne mais finit toujours par poser trop de questions.