« Quand tu parles à Hizir, comme à présent, qu’est-ce que tu vois ?
— Les alévis révèrent-ils Hizir ?
— Nous révérons tous les saints et imams.
— Comment vous le représentez-vous ?
— Vieux et jeune à la fois, comme un homme ou encore un animal ou un oiseau. Ceint d’un halo de flammes vertes.
— Alors, c’est comme ça que tu le verrais.
— Et toi, que vois-tu ?
— Rien que je pourrais décrire. Une chose apparue avant l’animal, l’oiseau ou l’homme, car ce sont autant d’aspects de la même chose… Un élément inconscient a précédé les formes, la vision et même la pensée. C’est une chose qui existait bien avant. »
Gros Salopard opine du chef.
« Tous voient leur propre Hizir.
— Non, tu n’as pas tout saisi. Enfin, si, qu’est-ce que ça pourrait être d’autre ?
— C’est ce qu’ils disent, eux aussi. Oui et non. Rien d’explicable.
— Eux ?
— Ceux de Divrican. Je viens de la vallée d’à côté, mais tous connaissent quelqu’un qui a été affecté. La vallée des saints et des cheikhs.
— C’est quoi ?
— Il y a un peu plus de cinq ans, juste avant que l’UE puisse y mettre son veto, les Turcs ont lancé une dernière offensive contre les Kurdes. Une nuit, un drone est apparu au-dessus du village de Divrican. Il a tourné en rond pendant une demi-heure. Le lendemain matin, ils étaient tous comme toi. Ils voyaient des djinns et des anges, des démons, des péris et des esprits. Certains ont vu Hizir, d’autres Melek Tawus, et d’autres encore le Prophète en personne. »
Gros Salopard baisse la tête, comme s’il craignait d’en avoir trop dit.
« Que sont-ils devenus ? » veut savoir Necdet. Il a appris au cours de sa captivité que les humains ont du talent pour la normalisation. Cette pièce, ce matelas, ce type armé, il s’y est habitué. Ils ne l’effraient plus. Il les a intégrés dans l’architecture de son existence. Mais les propos de Gros Salopard ont fait naître une peur au sein de ce qu’il a cessé de redouter, comme si ces mots avaient foré un trou au fond d’un trou. « Que leur est-il arrivé ? »
Il est allé trop loin dans ses suppositions. Un rictus dénude les dents de Gros Salopard qui utilise son fusil d’assaut comme un aiguillon pour le repousser. Necdet recule vers le matelas. Hizir est assis près du mur, ses formes et manifestations se pliant à travers lui comme des courants de convection dans une casserole de sirop en ébullition.
Foulard vert et Chevelu arrivent de la pièce voisine, où Necdet peut discerner des conteneurs moulés en Styrodur, des bacs en plastique et des cartons.
« Tout se passe bien, ici ? » demande Chevelu.
Gros Salopard s’en remet à Chevelu dans tous les domaines. Foulard vert s’agenouille devant Necdet. Elle adopte toujours la même position, agenouillée avec modestie, genoux joints, manches abaissées sur ses mains. Peut-être est-ce un élément de sa stratégie.
« Lors de cette séance, nous parlerons de la nature de la foi, lui annonce-t-elle.
— Je n’ai pas la foi, répond-il. Je n’en ai pas besoin, puisque je peux voir. La foi, ça sert à croire sans preuve. D’ailleurs, ce qui est divin ne peut être vu.
— Il existe d’autres définitions de la foi. Il est possible d’avoir foi en une personne, voire un objet.
— C’est la foi en l’avenir.
— Une autre façon de considérer la foi, c’est une façon d’enchaîner nos raisonnements.
— Ça ne signifie pas qu’ils sont fondés pour autant. Pourquoi la foi ne s’appliquerait-elle pas aux idées complètement absurdes ? »
Chevelu prend des notes.
« La foi est la soumission aux volontés d’Allah, déclare Necdet. À quoi rime cet interrogatoire ?
— Parle-moi d’Hizir.
— Pas des djinns ?
— Tu soutiens qu’ils ne sont pas d’origine divine, que ce sont les fruits de ton imagination. En quoi Hizir est-il différent ?
— Il est autre. »
Nouvel échange de regards.
« L’expérience religieuse est un trait humain universel, déclare Chevelu. Dieu a été programmé en nous, dans notre chimie cérébrale, dans nos neurones. À un niveau fondamental, toutes les religions partagent les mêmes choses et le même langage.
— Tous les mystiques en conviennent », affirme Foulard vert, ce qui semble irriter son collègue. Y aurait-il des divergences de vues au cœur de la coterie des ingénieurs de Dieu ? s’interroge Necdet.
« Nous ne croyons pas en une divinité qui n’est pas soumise aux règles de l’univers, déclare Chevelu. Nous croyons en Dieu, en nous. Dieu est un élément de nous-mêmes, Il en a toujours fait partie, Il est le composant de notre être situé au-delà du conscient. Nous croyons qu’il y a un millier d’années, à quelque chose près, notre conscience était très différente de ce qu’elle est devenue depuis. Nous n’étions pas un moi unique mais plusieurs entités, dont une qui correspondait à notre partie divine. C’était une époque où Dieu s’adressait aux hommes et aux femmes qui avaient des visions et assistaient à des miracles, un temps de prodiges et de sainteté. Dieu communiquait avec nous sous forme de paraboles, de prophéties, d’allégories et de poèmes. Le développement de notre conscience nous a fait perdre tout cela. Il est grand temps de nous reconnecter à nos dieux personnels.
— Vous estimez que ce n’est pas différent des djinns, qu’Hizir serait également issu de mon esprit.
— Tu soutiens qu’il est autre. Nous avons des raisons de croire qu’il a effectivement une origine différente de ce que tu appelles ton esprit. Il viendrait d’un point situé au-delà.
— Je suis peut-être un malade mental », fait remarquer Necdet. Des propos qui l’effraient. La peur qui filtre dans la peur au travers de la peur. « Vous avez parlé de troubles dissociatifs, quelque chose de ce genre. Je n’étais peut-être pas malade, et peut-être le suis-je à présent. Ce qui m’arrive semble relever du domaine médical. »
Foulard vert incline la tête sur le côté, pour réfléchir.
« Écoute-toi, Necdet. Crois-tu raisonner comme quelqu’un qui n’a plus toute sa tête ?
— Comment voulez-vous que je le sache ? s’écrie-t-il.
— Tu étais malade. Nous avons regroupé les conflits qu’il y avait en toi, toute ta confusion et ta colère, afin de leur donner une forme, et tu me parais désormais moins introverti. Tu as une voix et un corps. Ils sont ton Dieu intérieur. Ils sont ton Confident. Nous sommes pour l’instant ravis des résultats. Nous reparlerons plus tard de toutes ces choses, Necdet. »
Ils repartent. Par la porte ouverte il entrevoit les pieds de Connard grincheux à côté de ceux de Chevelu et de Foulard vert. Il ne va pas sortir d’ici. Il ne se fait plus d’illusions, à présent. Ils le garderont tant qu’ils n’auront pas reçu des réponses à toutes les questions qu’ils se posent, mais pas plus longtemps. Il sait quel sort est réservé aux animaux de laboratoire. Cependant Hizir passe en vacillant de l’évanescence à un sourire. Gros Salopard est toujours agité mais Necdet voit en lui le maillon faible. Connard grincheux est le flic et le bourreau, Chevelu le technocrate et Foulard vert la théoricienne. Gros Salopard fait ça pour des raisons personnelles.
« Dis-moi, l’ami ? Ces Kurdes, ceux de la vallée d’à côté, que sont-ils devenus ? »
Une bouillie verdâtre est brassée à l’intérieur d’un cylindre de plastique transparent posé sur une étagère du fond.
« C’est quoi, cette merde ? demande Adnan. On dirait ces machins que boivent les mômes.