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— Cette merde, c’est du granité, répond le Prophète du Kebab. Citron et citron vert. On verse la poudre et la machine se charge du reste. C’est sensé être très rafraîchissant. Tu en veux ?

— J’ai déjà mal à la tête, alors ne me parle pas de sucer de la glace avec une paille ! Si je t’ai posé la question, c’est en qualité de client qui finance les études de ton fils. J’espère que tu n’as pas payé cher ce tas de ferraille, parce qu’il sera bon pour la casse avant demain.

— Ils me l’ont laissé à l’essai, quoi qu’il en soit. Tu as donc de l’argent, à présent ? »

Adnan ne peut s’empêcher de lui adresser un large sourire d’autosatisfaction.

« Le gaz est monté à quatre quatre-vingt-quinze.

— Et il est redescendu à combien ?

— Quatre-vingt-deux. »

Le Prophète du Kebab hoche la tête, impressionné.

« J’ai d’autres enfants qu’il va falloir envoyer à l’université.

— Des kebabs adana, trois. Comme tu les prépares pour le président. Je veux que du jus coule sur mon menton.

— Trois ?

— Le seigneur Ultror nous rejoindra plus tard. »

Le Prophète du Kebab prend des poignées de viande qu’il positionne autour des broches. Il prépare des tranches extrêmement fines afin qu’il suffise de les approcher de la flamme pour qu’elles soient brunes sur leur pourtour et saignantes à l’intérieur. Ainsi qu’un bon kebab doit être. Kadir traverse l’esplanade avec Öguz. Pas de salutations rituelles, aucun Je te salue, Draksor.

« Tu t’es dégonflé ! s’emporte aussitôt Öguz. On est fichus, mec ! On va se faire mettre de tous les côtés à la fois. »

Assis sur son tabouret au comptoir, Adnan ne détache pas les yeux de son kebab, qu’il tourne et étudie afin de déterminer par où l’attaquer. La viande embaume et le cumin et l’ail couvrent les légers relents rances propres à l’agneau. Les tomates sont chaudes et gorgées de soleil. Le Prophète du Kebab n’a jamais révélé quel est son fournisseur en pain – tant de talent ne doit pas être gâché par une commercialisation excessive – et il le traite comme un fils préféré. Son odeur est celle de la vie. « Je vous ai rendus millionnaires, ce matin. Alors asseyez-vous et savourez le festin que je vous ai commandé. Ensuite, quand vous l’aurez terminé, je vous expliquerai pourquoi nous ne sommes pas foutus. »

Les UltraLords de l’Univers s’alignent devant le comptoir en acier miroitant du Prophète du Kebab. « Sincèrement, tu t’es surpassé », le félicite Adnan en essuyant ses doigts et sa bouche avec une lingette humide. « Dieu lui-même ne réussirait pas à faire de meilleurs kebabs adana. » Le Prophète s’incline, touché par un tel hommage. Mais il a saisi le sens caché du message et va découper de la salade, s’affairer le plus loin possible de ses clients.

« Pourquoi ne lui as-tu pas donné les nanos ? Il connaît tous les numéros de compte, il sait tout ! » déclare d’une traite Öguz.

Adnan se tourne vers lui.

« Je vais te l’expliquer. Je m’en suis abstenu parce que je ne suis pas le seigneur Draksor et que tu n’es pas ce putain de seigneur Terrak. Nous ne sommes pas les UltraLords de l’Univers. Les UltraLords de l’Univers n’existent pas. Ce sont des personnages de dessin animé. Tu te rappelles comment s’achevait chaque épisode ? Par un affrontement spectaculaire. Superpouvoirs et tout le cinéma ! Des méga explosions. Les méchants prenaient systématiquement une déculottée jusqu’à la semaine suivante. Mais nous, si nous faisons sauter Kemal, il ne ressuscitera pas au prochain épisode. Il sera mort de chez mort. Nous l’aurons tué. Et nous n’avons aucun superpouvoir. Nous travaillons dans la finance. Nous ne sommes pas des héros de BD mais des êtres humains, et les humains ne font pas des saloperies de ce genre. Pas à un ami. Pas pour de l’argent. Je ne te demande pas de comprendre pourquoi je ne lui ai pas refilé les nanos, seulement de reconnaître que j’ai agi comme il le fallait, ce que j’ai fait dans tous les domaines depuis le début de cette opération.

— Ce que je sais avec certitude, c’est que nous serons tous dans la merde quand les magouilles concernant Cygnus X seront révélées au grand jour. Les grands inquisiteurs retireront la calotte crânienne de Kemal et iront trifouiller dans son cerveau avec des trucs à côté desquels les nanos de Kadir feront penser à des bonbons acidulés », s’emporte Öguz.

Ils peuvent entendre le couteau du Prophète du Kebab se déplacer avec la rapidité, la précision et l’infaillibilité de la Mort.

« On va rester zen. Personne ne va ouvrir les hostilités. Nous allons regagner nos postes et faire notre boulot avec zèle et efficacité. En arrière-plan, nous remballons Turquoise comme prévu. Nous gardons un profil bas. Nous continuons étape après étape exactement comme convenu. Que représentent vingt millions d’euros de plus ou de moins dans le bouillon que va boire Özer ? Je parle de deux cents millions, ou plus probablement deux milliards. Personne ne nous recherche. Celui qui va intéresser les enquêteurs, c’est Mehmet l’Enculé.

— Tu conseilles de garder la tête froide mais tu n’as aucun plan, lui reproche Kadir.

— Qui t’a dit ça ? Je ne suis jamais à court d’idées. Nous allons tout liquider sans attendre, parce qu’il faudra abandonner le navire avec le fric à l’apparition de la première voie d’eau, évacuer la tour pour éviter de tout recevoir sur la tête. Le liquide, il n’y a que ça de vrai. J’aime bien les titres au porteur, ils tiennent moins de place que le cash.

— Et Ferid Bey ? demande Kadir.

— Il reçoit sa part en espèces. Cash cash cash. Le cash est roi, il l’a toujours été et il le restera à jamais. » Adnan fait claquer ses jointures sur le comptoir d’acier rayé à force d’être récuré. « Seigneur Kebabor ! Un adana pour le quatrième membre de notre cercle. »

Les autres UltraLords lèvent les yeux. Kemal traverse l’esplanade, en esquivant les scooters et les mobs de livraison. Adnan lève le kebab comme un trophée. « Je te salue, Ultror ! Prends ça, mange et marche, parce que j’ai un match de football auquel je veux absolument assister et que je ne peux pas me présenter à Aslantepe dans cette tenue. »

Le Prophète du Kebab va régler la température de son silo de granité vert et, à son retour, il trouve un billet de cent euros glissé sous le distributeur de serviettes en papier et voit quatre hommes vêtus de sombre s’éloigner du même pas vers l’alignement de taxis, comme un quatuor de truands endurcis.

8

Le haut soleil de l’après-midi se déverse dans l’immense cuvette de béton blanc du stade d’Aslantepe. Match de coupe ! Match de coupe ! Galatasaray contre Arsenal, demi-finale de la Ligue des champions. Le vainqueur rencontrera le Barça pour la finale à Munich ! La compétition la plus importante d’Europe ! Les gradins s’emplissent lentement et, dans les gradins des supporters de l’équipe locale, les spectateurs font progressivement disparaître l’énorme CIMBOM écrit en blanc sur les sièges rouges. Les fans d’Arsenal sont entrés plus tôt du côté du stade réservé aux visiteurs, là où ils ont suspendu leurs banderoles sur les glissières de sécurité et scandent leurs chants dans le flux et le reflux océanique des spectateurs anglais. Certains ont déjà retiré leur chemise. Des joueurs de tambour et des sections de cuivres turcs leur répondent. Les supporters d’Arsenal leur font des doigts d’honneur et beuglent des : On va vous baiser ! Des publicités défilent vers le haut des panneaux d’affichage latéraux et sur les grands écrans des tribunes. Les médias sont là ; les camions de la télévision garés le long de la route principale, des célébrités à peine visibles dans le vivarium des tribunes, une douzaine de commentateurs différents en bas sur leurs bancs, des photographes qui rôdent autour de la ligne de but. Les cameramen s’entraînent à envoyer leurs aérocams en rase-mottes dans le stade pendant que les caméras de la ligne de touche jouent aux ludions. Les supporters beuglent et se démènent dès qu’ils se voient avec leurs amis grands de dix mètres sur les écrans géants. Le dirigeable de Turkcell manœuvre à leur aplomb. Le DJ du club balance de la T-pop et le volume de la sono fait vibrer les sièges. D’énormes mascottes en mousse font des cabrioles pour galvaniser le public.