Adnan Sarioglu s’arrête en haut des marches. Il lève les yeux pour lorgner le grand dôme bleu qui recouvre la cuvette de béton blanc d’Aslantepe.
« Vous voyez ça ? Un nuage dans le ciel. »
Les UltraLords de l’Univers descendent l’escalier vers les sièges qu’ils ont réservés pour toute la saison dans la barre médiane du B de Cimbom, en se faufilant entre les spectateurs et en saluant les habitués qu’ils connaissent. Kemal s’arrête le temps de prendre un message sur son ceptep, puis il se penche vers ses amis pour murmurer : « C’est fait. Vous pourrez vous servir quand ça vous chante. »
Leur statut d’hommes riches est officiel.
Ils passent cette super vidéo du Galatasaray, celle de la prise d’assaut des murailles de Constantinople extraite du film Mehmet le Conquérant. Et voilà que débute la première ola, et ils sont assez nombreux dans le stade pour qu’elle soit efficace. Adnan se lève et son esprit fusionne avec celui atavique des supporters. Les voici tous transportés dans le grand royaume de Cimbom. La population est différente, ici.
« Alors, où devrait se trouver notre gaz ? » demande Kemal qui s’est dressé, les bras levés.
« Il arrive de Çaldiran et pénètre dans Nabucco pour se diriger vers nous à quarante kilomètres heure », explique Öguz en se rasseyant à la fin de la ola.
Malgré le plagiat éhonté et ses accords métalliques simplifiés, la vidéo a eu l’effet escompté. Sans plus penser à la chaleur, les mascottes momifiées dans la mousse pivotent, font le poirier, sautillent et tendent les bras. Puis la sono du stade beugle à plein volume et Adnan sent un frisson le parcourir. C’est à cet instant qu’il cesse d’être un trader pour se métamorphoser en supporter. Arsenal entre en tenant les mains de petits enfants éblouis et larmoyants affublés de maillots de l’équipe bien trop grands pour eux. Une lointaine cacophonie s’élève du secteur réservé aux Anglais. Huées, sifflets et moqueries répondent des sièges de Cimbom. Ce n’est pas du sport. C’est du football. Le présentateur hurle quelque chose et des fontaines de feu jaillissent de la ligne de touche, soulignées par des : Allez ! Allez ! Cimbom ! La foule se lève et Adnan en fait autant, le poing serré, avec un rugissement tapi au fond de la gorge. La terreur écarquille les yeux du petit enfant crème et rouge mascotte de Galatasaray. Présentation des joueurs. Ils s’inclinent, regardent leurs pieds ou le ciel, font dodeliner leur tête quand leur nom est prononcé. Tous sont ovationnés, et un grondement sismique salue Volkan, enfin en forme. Ils vont prendre position pendant que les capitaines se serrent la main, échangent des fanions et ne quittent pas des yeux la pièce du tirage au sort.
« Arbitre russe, annonce Kadir à l’extrémité de l’alignement.
— Ah non, ils peuvent pas nous saquer ! s’emporte Kemal.
— Ils aiment encore moins les Anglais, rappelle Adnan.
— C’est vrai », reconnaît Kemal.
Favorisé par le tirage au sort, Arsenal a le ballon. L’arbitre utilise son sifflet, les joueurs entament un mouvement, le capitaine shoote et le stade d’Aslantepe devient un hémisphère de bruits assourdissants. Arsenal pousse la balle en avant, avec de longues passes qui menacent l’arrière de Galatasaray, mais Gündüzalp – le gros défenseur central bovin – envoie d’une tête la balle vers Ersoy et le mouvement s’inverse. Galatasaray avance à son tour, à l’instant où le ceptep d’Adnan sonne.
L’indicatif d’Ayse.
Adnan jette un coup d’œil à l’écran pour voir où elle se trouve. Le GPS fonctionne. Poste de police de Bibirdirek, dans Sultanahmet. Il accroche aussitôt l’écouteur à son oreille.
« Ayse ?
— Adnan, ils m’ont arrêtée ! »
De nouveau le vert du terrain, le bleu du ciel, les couleurs vives de la mosaïque de supporters, et ce qu’il entend paraît complètement absurde. Ayse. Arrêtée. Ces mots ne vont pas ensemble, quand on a devant soi une arène engazonnée dans laquelle des hommes en short donnent des coups de pied à un ballon.
« Qu’as-tu fait ?
— Ils me détiennent à Bibirdirek. C’est vraiment ridicule, ils ne vont pas tarder à comprendre que c’est une erreur et me libérer. »
Il manque lui demander qui la détient, pourquoi ils l’ont arrêtée, quels sont les chefs d’inculpation. Mais il n’est pas seul, dans les tribunes. Galatasaray subit une forte pression quand son demi passe le ballon à Aykol qui voit devant lui un espace dégagé et s’y précipite, en devant parcourir la moitié du terrain. Tout Aslantepe se lève en inspirant à l’unisson. Sous le grondement de la foule, Adnan déclare : « J’arrive. Je contacte un avocat. Il sera probablement sur place avant moi. »
Kadir a entendu des bribes de cette conversation qui voletaient comme des fils de toile d’araignée. Il se penche en avant. Quoi ? articule-t-il.
C’est Ayse, répond Adnan de la même manière. Puis, sans lui laisser le temps de poser d’autres questions, Adnan se faufile dans la rangée en direction de l’escalier. Les supporters grimacent, jurent et tendent le cou pour suivre le match malgré le gêneur. Il est l’individu solitaire qui va à contre-courant de la poussée passionnée de quatre-vingt mille adorateurs de Cimbom. Pendant qu’il dévale des marches de béton qui sentent l’urine et la peinture fraîche, il entend Aslantepe entrer en éruption derrière lui. Un but pour Galatasaray. Sorti sur Cendere Cadessi, Adnan siffle sa voiture. Il l’abandonnera devant le poste de police et l’enverra se trouver une place ou rouler jusqu’au moment où il en aura de nouveau besoin. Il remonte la rue à pied en cherchant du regard l’Audi qui vient à sa rencontre au cœur de la circulation, quand il prend conscience de l’incongruité de la situation, la clé de voûte qui assure la stabilité de l’arche de l’improbabilité. Il a toujours pensé que ce serait lui qui aurait un jour maille à partir avec la police.
Or et argent, dômes dont le plâtre s’écaille. Les soks bordés de toits jaunes refusent de filer droit, chaque croisement révèle de nouvelles ruelles et passages qui s’inclinent de façon imprévisible entre des échoppes et des boutiques aussi étroites que des cercueils avant de déboucher sur des esplanades couvertes d’une coupole et de bedestans. Des drapeaux turcs de toutes les dimensions. Rouge et blanc, croissant et étoile. Il n’y a ici pas de place pour la couronne étoilée de l’UE. Un écriteau en forme de doigt désigne une minuscule mosquée nichée au sommet d’une volée de marches zigzagantes. Des hommes poussent des diables chargés de hautes piles branlantes dans les venelles pavées. De l’eau coule sur le revêtement carrelé d’une fontaine. Tout ici est petit, serré, enclavé. Les marchands sont trop corpulents pour leurs étals minuscules, comme comprimés entre les monticules des diverses marchandises exposées. L’éclat du néon blanc ne change jamais, de jour comme de nuit. Le Grand Bazar vit à son propre rythme, un temps que ne peuvent compter ni les horloges ni les calendriers.
Aso s’y déplace en se laissant guider par son ceptep. Aso et Leyla ont entamé cette chasse au trésor au cœur du labyrinthe sans Yasar qui est retenu par les conseillers juridiques, les comptables et les feuilles de tableurs. Leyla sait qu’elle se serait immédiatement égarée. Il suffirait pour cela qu’un reflet ou un miroitement distraie son attention. C’est le but recherché, déclareraient les marchands. C’est seulement quand l’esprit cesse de se fixer un but précis qu’il est possible d’effectuer une vraie découverte. Pour faire des trouvailles, il faut pouvoir entrer dans le même bedestan de quatre directions différentes en considérant chaque fois qu’il s’agit d’un autre lieu. On tombe par hasard sur un vendeur de café ottoman des plus bizarres, ou une construction nichée à l’intérieur d’une autre, en sachant pertinemment qu’il sera impossible de revenir un jour à cet endroit. Chaque pas vous éloigne des travées où vous vous faites bousculer et voler, jusqu’à un sok plongé dans la pénombre où un cordonnier solitaire est assis à côté d’une forme rouillée…, ce qui vous incite à vous demander s’il a vendu une seule paire de chaussures au cours de ce siècle, voire du précédent.