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Le Grand Bazar a inspiré à Leyla une vive aversion, lors de sa première visite. La camelote, les mauvaises copies aux prix exorbitants, tout constitue de hautes tours vacillantes qui menacent de s’effondrer sur elle, mais elle voit désormais ce qui la lie à Capalli Carsi en passant par la Brocante Hazine et le NanoBazar. Tous sont des mercantis, envers tout le monde et à longueur de temps. Elle n’est nullement différente de ces troglodytes nichés au cœur de leurs montagnes de marchandises. La vente est leur domaine.

« Aso. »

Il s’est éloigné en suivant la piste évocatrice de poudre de djinn miroitante que le système de navigation du ceptep a tracée sur ses globes oculaires.

« Cette question va vous paraître idiote. Je peux décrire aux investisseurs potentiels le transcripteur Besarani-Ceylan dans un sens comme dans l’autre, dresser la liste complète de ses fonctions, de ses caractéristiques et de ses avantages, affirmer que c’est la nouvelle révolution nanotechnologique, que plus rien ne sera ensuite pareil et que c’est l’avenir au présent, mais je ne peux pas me représenter l’avenir en question. J’ai vu de belles images de synthèse des brins d’ADN sans toutefois établir le moindre rapport avec moi, les gens, un lieu comme celui-ci. Connaissez-vous ce qu’on appelle les expériences de pensée ? En voici une : que trouvera-t-on ici dans cinquante ans ?

— Une question : pourquoi ici ?

— Parce que ce lieu semble être immuable, conservateur et réfractaire aux changements. C’est pour moi le dernier endroit que pourra conquérir la révolution nanotechnologique. »

Aso lui adresse un sourire bizarre, et d’ailleurs assez laid, avant de hocher la tête pour suivre un point lumineux qu’il est le seul à voir.

« Eh bien, je dirais que les lieux seront plus ou moins semblables à ce qu’ils sont actuellement. Thé, antiquités et loukoums se vendront toujours. L’authenticité fera recette. Ce qui ne se vendra plus, ce sont ces babioles et ces gadgets électroniques. Autant de trucs qu’on fera à domicile, ou dans des ateliers spécialisés pour les plus encombrants comme par exemple les voitures. Tous disposeront d’un assembleur, une unité de fabrication domestique, un peu comme les imprimantes 3D mais en plus élaboré. Électronique et biologie se rapprochent et nous créerons des tas de choses à partir des protéines et des plastiques semizotiques. Vous en avez assez de votre veste ou vous voulez de nouvelles chaussures ? Mettez-les dans l’assembleur qui les recyclera. Il n’y aura plus que du sur-mesure. Quand les matières premières sont bon marché, on ne paie que la marque. Enlevez le Donna Karan à un tee-shirt et ça devient un morceau de coton à deux euros. Le statut ne se mesurera plus au produit mais à la conception. Les designers seront les nouveaux footballeurs. Ils feront l’objet d’un véritable culte. C’est pour cela que j’ai parlé de l’importance de l’authenticité. Tout ce qui ne sera pas fait maison, tout ce qui portera une griffe et dont l’origine sera certifiée aura de la valeur. Les gens ne regarderont pas à la dépense pour avoir de l’originalité, de l’expérience. Une bonne tasse de café vaudra bien plus qu’un nouveau ceptep, pour la simple raison qu’un ceptep pourra être assemblé chez soi et que l’humanité n’en aura quoi qu’il en soit plus besoin. Faire du bon café, voilà ce qui sera vraiment appréciable ! »

La vie qui grouille à l’intérieur du Grand Bazar s’écoule autour d’eux. Leyla tente de transférer les images que vient d’évoquer Aso sur les visages : ce jeune désœuvré assez beau gosse qui paresse contre le stock de kelims de son père, ce vieillard aux dents jaunâtres calé derrière un éventaire de colifichets, ces deux touristes allemands et cette femme qui se déplace à pas rapides sous le hijab qui la dissimule entièrement.

« Tous seront beaux, magnifiques, éblouissants. Ce sera une ère de styles et de couleurs. Les Turcs se rappelleront comment s’habillaient les Ottomans et grandes robes et turbans feront un retour en force. Peut-être serons-nous entourés de microbots qui voleront librement et pourront s’assembler en ce que nous voulons, comme les djinns. Personne ne portera des lunettes, c’est évident. Quel que soit l’état de vos yeux, votre vision sera corrigée de l’intérieur, comme l’autofocus d’un appareil photo. Nul n’aura de l’argent sur lui, tout sera crédité par un serrement de main, un clin d’œil ou une pensée. Le monde sera bien moins bruyant que de nos jours. La plupart des communications s’établiront directement d’esprit à esprit. La voix sera réservée aux contacts avec le public, et pour la scène. Nous aurons deux moyens de nous adresser à notre entourage, comme il existe dans certains langages deux types de communication, l’expression formelle et celle intime. L’oralité sert à la diffusion car tous ceux qui sont à proximité peuvent vous entendre. Pour partager des pensées, il faudra y être expressément invité, et seules les personnes auxquelles elles sont destinées pourront les capter. Il sera ainsi possible de confier des secrets même au cœur d’une immense foule, dans une pièce bondée de monde. Vous pourrez vous entretenir avec quelqu’un sans que personne d’autre n’en soit seulement conscient. Vous aurez d’ailleurs la possibilité d’avoir le même entretien avec un individu présent aux antipodes, vu que la distance n’est pas un obstacle lorsqu’on pratique l’expression directe. Ce sera une époque de commérages, d’intrigues et de petites conspirations.

« De vieux amis viendront se retrouver dans cette çayhane en se souvenant, mot pour mot, de conversations vieilles de dix ans. Ils reconstitueront mentalement les scènes parce qu’elles auront été enregistrées dans leur ADN pour l’éternité. On pourrait comparer cela à un voyage temporel, une vision partagée du passé. Les gens iront aussi sur des mondes différents, des créations de designers, dans un social network qui paraîtra aussi réel que le milieu où ils vivront. Ils glisseront avec nonchalance d’un univers à l’autre. Ils auront à leur disposition des mondes publics et d’autres privés, où ils pourront satisfaire tous leurs caprices.

« Nous aurons des organes extrasensoriels. Nous ressentirons le besoin d’échanger des informations, dans un sens comme dans l’autre, et nous resterons connectés en permanence. J’avoue que l’idée d’avoir des antennes miniatures ou des petits andouillers sur la tête me séduit. Si ce ne sont pas de grandes cornes. Mais je présume que tous seront pudiques et éviteront de les exhiber en public ou devant des inconnus, car ce sera la fenêtre de leur âme, ce qu’il serait malséant de montrer au premier venu. Il est plus que probable que nous les dissimulerons, sans doute sous des turbans ! Je bous d’impatience de voir ça !